Dimanche 16 octobre.—Achevé ou presque achevé le Weislingen. Promenade vers Soisy par la forêt. Vu les derrières du parc Vandeuil (actuel): il y a des effets superbes.—Plus loin, en remontant, j'ai dessiné un site superbe.
Lu un article des Mémoires de Dumas sur Trouville, où il y a des choses charmantes... Que manque-t-il à ces gens-là? du goût, du tact, l'art de choisir dans tout ce qui leur vient et celui de savoir s'arrêter à propos. Il est probable qu'ils ne travaillent pas; leur suffirait-il de travailler, pour acquérir ce qui leur manque?... Je ne le crois pas.
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Lundi 17 octobre.—Après une journée de travail et un peu, je crois, de sommeil, parti tard vers Soisy. La pluie a détrempé les routes. J'ai fait le croquis du lavoir au soleil couchant. Descendu dans la ruelle où j'avais une fois trouvé un chat charmant. Rencontré Ba vet en revenant. Voilà un homme à l'ancienne mode, à la mienne: il était pataugeant sur la route comme moi, et visitant ses travaux; il portait de vieux habits dont son domestique ne voudrait certes pas; son pantalon était retroussé de peur de la crotte. C'est ainsi qu'on faisait quand on désirait ne pas se gêner chez soi ou à la campagne. M. X... ou M. Y..., enfin tel sot à la moderne, serait bien malheureux d'être rencontré dans l'équipage ou le pauvre Ba vet se promenait tranquillement avec la conscience tranquille de ses cent mille livres de revenu, au milieu de tout cela.
J'éprouve tous les jours, et particulièrement quand il fait du soleil, un charme pénétrant en ouvrant ma fenêtre; il y a dans le spectacle de la tranquillité de la nature un attrait plus particulier encore pour l'homme qui vieillit et qui apprécie la tranquillité et le calme. Il me semble que ce spectacle est fait pour moi. Une ville ne peut rien offrir de semblable: partout l'agitation qui ne convient qu'à la sotte jeunesse.
—J'écris à Piron:
«Je ne voulais venir ici que pour cinq ou six jours; en voilà bientôt quinze que j'y suis, et je ne pense pas à revenir. La campagne m'est nécessaire de temps en temps. Comme j'y travaille, elle ne m'assomme pas, comme ceux qui se condamnent à y passer six mois de suite. Les gens du monde y vont mécaniquement au mois de juillet, et ils en reviennent en décembre; moi, j'y vais quinze jours de temps en temps et de loin en loin. Plus il y a longtemps que je n'y ai été, plus j'en jouis; j'aime aussi à y mener une vie opposée à celle de Paris; j'abhorre les visites et les dérangements des voisins... Cette nature que je vois rarement me parle alors et me renouvelle. Une promenade dans la forêt, après que j'ai consacré ma matinée au travail, est un véritable délice, mais il faut absolument faire quelque chose.»
—Toujours sur l'emploi du modèle et sur l'imitation.
Jean-Jacques dit avec raison qu'on peint mieux les charmes de la liberté quand on est sous les verrous, qu'on décrit mieux une campagne agréable quand on habite une ville pesante et qu'on ne voit le ciel que par une lucarne et à travers les cheminées. Le nez sur le paysage, entouré d'arbres et de lieux charmants, mon paysage est lourd, trop fait, peut-être plus vrai dans le détail, mais sans accord avec le sujet. Quand Courbet a fait le fond de la femme qui se baigne, il l'a copié scrupuleusement d'après une étude que j'ai vue à côté de son chevalet. Rien n'est plus froid; c'est un ouvrage de marqueterie. Je n'ai commencé à faire quelque chose de passable, dans mon voyage d'Afrique, qu'au moment où j'avais assez oublié les petits détails pour ne me rappeler dans mes tableaux que le côté frappant et poétique; jusque-là, j'étais poursuivi par l'amour de l'exactitude, que le plus grand nombre prend pour la vérité.
—J'ai travaillé toute la journée par la pluie à la petite Sainte Anne, et j'ai fait une esquisse du Soleil couchant que j'ai dessiné hier, au lavoir.