Petit tour avant dîner, malgré les mauvais chemins dans la forêt, le long de Ba vet, avec ma bonne et pauvre Jenny[194], dont la santé paraît meilleure et m'enchante... Quel profond bon sens dans cette fille de la nature, et quelle vertu au fond de ses préjugés les plus singuliers!
J'avais refusé le dîner de Mme Villot; j'ai été la joindre et sa société, comme elle était au dessert, et nous avons achevé la soirée chez Mme Barbier. J'ai ri aux larmes presque tout le temps, aussi bien de ce que je lui disais que de ce qu'elle me répondait. Elle m'a raconté l'aventure de son ami Chevigné, qui vient un de ces jours derniers pour la voir, et qui trouve dans le chemin de fer cet être antipathique qui se trouvait venir aussi chez elle et qu'il voyait par conséquent sans cesse à ses côtés ou devant lui tout le temps, y compris la voiture qui devait les ramener du chemin de fer chez elle.
Le livre de Véron[195] était là sur la table... Une femme qui n'est pas sotte, et qui est là, le trouve ennuyeux; c'est une façon d'exprimer qu'il lui a déplu, et il déplaira à la moindre personne qui a quelque notion de ce que c'est qu'une chose passable. Nulle philosophie (grand article sur ce mot à propos des arts en général: sans cette philosophie que j'entends, nulle durée pour le livre ou pour le tableau, ou plutôt nulle existence); ce tas d'anecdotes, les unes intéressantes, les autres niaises et dignes d'amuser des laquais; des nomenclatures, des répétitions textuelles de pièces historiques, qui sont partout, pour qui veut les y aller chercher, ne constituent pas un livre. C'est une anonyme réunion de pièces de toutes couleurs, auxquelles il a ôté la couleur en les ajustant... Quoi! pas une réflexion pour souder un fait à un autre, ou plutôt quelles réflexions!... Car je me trompe: il met du sien de temps en temps; mais quelle vulgarité! Le pauvre homme a donné prématurément sa mesure. Après avoir pris la peine de nous ôter la pensée qu'il était capable d'écrire quelque chose qui eut le sens commun, il s'amuse même à détruire ce faible prestige qui l'entourait, à savoir qu'il avait quelque capacité pour les affaires, et que son savoir-faire du moins l'avait conduit à la fortune... Point du tout; il établit que toutes ses combinaisons pour faire ses affaires ont été déjouées par le hasard, et que c'est le même hasard qui l'a fait réussir souvent par les moyens les plus inattendus et les plus opposés à ses prévisions.
Je n'ai, dans le jugement que je porte, nulle animosité; au contraire, je l'aime beaucoup, malgré ses airs cavaliers; mais ils sont inséparables du parvenu. Je crois qu'il perdra beaucoup à ce livre malencontreux. Il gagnait beaucoup, au contraire, à ne pas le publier, mais à laisser croire qu'il s'en occupait. Il confirme malheureusement tout ce que les gens plus fins que le vulgaire pouvaient augurer de lui... Je l'ai toujours pensé plus important par son air que par ses qualités réelles.
Un certain tact m'a rarement trompé; j'écrivais ici, il y a quelque temps, sur la quantité des hommes médiocres; mais que de degrés encore dans la médiocrité! En voici un de la dernière catégorie! J'entends parmi ceux qui se piquent d'œuvres d'esprit. Il sert à faire voir la valeur de ceux qui sont des chefs de bande, comme Dumas, par exemple, dont il est tant question depuis quelques jours. Mis en regard de Véron, Dumas paraît un grand homme, et je ne doute pas que ce ne soit son opinion à lui-même; mais qu'est-ce que Dumas et presque tout ce qui écrit aujourd'hui, en comparaison d'un prodige tel que Voltaire, par exemple? Que deviennent, à côté de cette merveille de lucidité, d'éclat et de simplicité tout ensemble, ce bavardage désordonné, cet alignement sans fin de phrases et de volumes semés de bonnes et de détestables choses, sans frein, sans loi, sans sobriété, sans ménagement pour le bon sens du lecteur! Celui-là donc est médiocre dans l'emploi de facultés qui sont pourtant au-dessus de l'ordinaire; ils se ressemblent tous... La pauvre Aurore[196] elle-même lui donne la main pour des défauts analogues, à côté de qualités de beaucoup de valeur. Ils ne travaillent ni l'un ni l'autre, mais ce n'est pas par paresse. Ils ne peuvent pas travailler, c'est-à-dire élaguer, condenser, résumer, mettre de l'ordre. La nécessité d'écrire à tant la page est la funeste cause qui minerait de plus robustes talents encore. Ils battent monnaie[197] avec les volumes qu'ils entassent; le chef-d'œuvre est aujourd'hui impossible.
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Jeudi 20 octobre.—Quelle adoration que celle qui j'ai pour la peinture! Le seul souvenir de certains tableaux me pénètre d'un sentiment qui me remue de tout mon être, même quand je ne les vois pas, comme tous ces souvenirs rares et intéressants qu'on retrouve de loin en loin dans sa vie, et surtout dans les toutes premières années.
Hier je revenais de Fromont, où je me suis fort ennuyé: j'arrive chez Mme Villot, à qui j'avais à rapporter son ombrelle de la part des habitants de Fromont. Elle était là avec Mme Pécourt, qui a parlé des tableaux de son mari[198]. Là-dessus, Mme V... rappelé quelques-uns de ceux de Rubens qu'elle a vus à Windsor. Elle a parlé d'un grand portrait équestre d'une de ces grandes figures d'autrefois, armées de toutes pièces, avec un jeune homme près de lui, m'a semblé que je le voyais. Je sais beaucoup de ce que Rubens a fait, et crois savoir tout ce qu'il peut faire. Ce seul souvenir d'une femmelette qui certes n'a pas éprouvé, en voyant le tableau, l'émotion que je ressens seulement en me le figurant, sans l'avoir vu, a réveillé en moi les grandes images de ceux qui ont tant frappé ma jeunesse à Paris, au Musée Napoléon, et en Belgique, dans les deux voyages que j'y ai faits.
Gloire à cet Homère[199] de la peinture, à ce père de la chaleur et de l'enthousiasme dans cet art où il efface tout, non pas, si l'on veut, par la perfection qu'il a portée dans telle ou telle partie, mais par cette force secrète et cette vie de l'âme qu'il a mise partout. Chose singulière! le tableau qui m'a peut-être donné la sensation la plus forte, l'Élévation en croix, n'est pas celui où brillent le plus les qualités qui lui sont propres et où il est incomparable. Ce n'est ni par la couleur, ni par la délicatesse ou la franchise de l'exécution que ce tableau l'emporte sur les autres, et, chose bizarre, c'est par des qualités italiennes, qui chez les Italiens ne me ravissent pas au même degré; et je trouve à propos de me rendre compte ici du sentiment tout à fait analogue que j'ai éprouvé devant les batailles de Gros et devant la Méduse, surtout quand je l'ai vue à moitié faite. C'est quelque chose de sublime, qui tient en partie à la grandeur des personnages. Les mêmes tableaux en petite dimension me produiraient, j'en suis sûr, un tout autre effet. Il y a aussi dans celui de Rubens et dans celui de Géricault un je ne sais quoi de style michelangesque qui ajoute encore à l'effet que produit la dimension des personnages et leur donne quelque chose d'effrayant. La proportion entre pour beaucoup dans le plus ou moins de puissance d'un tableau. Non seulement, comme je le disais, ces tableaux ne seraient qu'ordinaires dans l'œuvre du maître exécutée en petit; mais même grands simplement comme nature, ils n'atteindraient pas à l'effet sublime. La preuve, c'est que la gravure du tableau de Rubens ne me le produit nullement.
Je dois dire que la dimension ne fait pas tout, car plusieurs de ses tableaux où les figures sont très grandes ne me donnent pas ce genre d'émotion, qui est le plus élevé pour moi; je ne puis dire non plus que ce soit exclusivement quelque chose de plus italien dans le style, car les tableaux de Gros qui n'en offrent point de trace et qui ne sont qu'à lui, me transportent au même degré dans cette situation de l'âme que je trouve la plus puissante que cet art puisse inspirer. C'est un mystère curieux que celui de ces impressions produites par les arts sur des organisations sensibles: confuses impressions, si on veut les décrire, pleines de force et de netteté, si on les éprouve de nouveau, seulement par le souvenir! Je crois fortement que nous mêlons toujours de nous-mêmes dans ces sentiments qui semblent venir des objets qui nous frappent. Il est probable que ces ouvrages ne me plaisent tant que parce qu'ils répondent à des sentiments qui sont les miens; et puisque, quoique dissemblables, ils me donnent le même degré de plaisir, c'est que le genre d'effet qu'ils produisent, j'en retrouve la source en moi.