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Vendredi 28 octobre.—Ce matin, levé comme à l'ordinaire, mais plein de l'idée que je n'avais à faire que mes paquets... J'ai savouré de nouveau le plaisir de ne rien faire.

Après avoir fait cent tours et regardé mes peintures, je me suis enfoncé dans mon fauteuil, au coin de mon feu et dans ma chambre; j'ai mis le nez dans les Nouvelles russes[202]; j'en ai lu deux: le Fataliste et Dombrowski, qui m'ont fait passer des moments délicieux. À part les détails de mœurs que nous ne connaissons pas, je soupçonne qu'elles manquent d'originalité. On croit lire des nouvelles de Mérimée, et comme elles sont modernes, il n'y a pas difficulté à être persuadé que les auteurs les connaissent. Ce genre un peu bâtard fait éprouver un plaisir étrange, qui n'est pas celui qu'on trouve chez les grands auteurs... Ces histoires ont un parfum de réalité[203] qui étonne; c'est ce sentiment qui a surpris tout le monde, quand sont apparus les romans de Walter Scott; mais le goût ne peut les accepter comme des ouvrages accomplis.

Lisez les romans de Voltaire, Don Quichotte, Gil Blas... Vous ne croyez nullement assister à des événements tout à fait réels, comme serait la relation d'un témoin oculaire... Vous sentez la main de l'artiste et vous devez la sentir, de même que vous voyez un cadre à tout tableau. Dans ces ouvrages, au contraire, après la peinture de certains détails qui surprennent par leur apparente naïveté, comme les noms tout particuliers des personnages, des usages insolites, etc., il faut bien en venir à une fable plus ou moins romanesque qui détruit l'illusion. Au lieu de faire une peinture vraie sous les noms de Damon et d'Alceste, vous faites un roman comme tous les romans, qui paraît encore plus tel, à cause de la recherche de l'illusion portée seulement dans des détails secondaires. Tout Walter Scott est ainsi. Cette apparente nouveauté a plus contribué à son succès que toute son imagination, et ce qui vieillit aujourd'hui ses ouvrages et les place au-dessous des fameux que j'ai cités, c'est précisément cet abus de la vérité dans les détails. (Se rattacherait à L'article sur l'imitation, plus haut.)

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Paris, samedi 29 octobre.—Parti pour Paris à onze heures par l'omnibus du chemin de fer de Lyon. Trouvé Minoret jusqu'à Draveil.

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Dimanche 30 octobre.—Travaillé à retoucher les tableaux qu'on m'a demandés. Les occupations que je trouve ici vont bien interrompre toutes ces écritures; je le regrette; elles fixent quelque chose de ce qui passe si vite, de tous ces mouvements de chaque jour dans lesquels on retrouve ensuite des encouragements ou les consolations.

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Lundi 31 octobre.—Le pauvre Zimmermann[204] mort; j'ai passé chez lui un instant, et n'ai pu rester. J'avais donné rendez-vous à Andrieu et j'étais impatient de retourner à mon travail. Je n'y suis arrivé que vers une heure.