J'ai fait presque tout à pied, y compris le retour par le faubourg Saint-Germain, pour acheter des gants; j'ai acheté la gravure de Piranesi[205], grand intérieur d'église très frappant. J'ai vu encore, en passant à la tour Saint-Jacques, retirer des os en quantité et encore juxtaposés. L'esprit aime ces spectacles et ne peut s'en rassasier. En passant devant la boutique d'Hetzel[206], accroché par Silvestre[207], qui m'a fait entrer.

Avant dîner, Mme Pierret et Marie: c'est le fameux jour de fête!

Le soir, après mon dîner, Riesener est venu et est resté assez tard. Il me conseille de publier mes croquis au moyen de la photographie; j'avais eu déjà cette pensée, qui serait féconde[208].

Il m'a parlé du sérieux avec lequel le bon Durieu et son ami qui l'aidait dans ses opérations parlent des peines qu'ils se donnent et s'attribuent une grande part de succès dans ces dites opérations ou plutôt dans leur résultat.

Ce n'est qu'en tremblant que Riesener leur demandait si décidément il pouvait sans indiscrétion et sans être accusé de plagiat, se servir de leurs photographies pour en faire des tableaux. J'ai été moi-même témoin chez Pierret, lundi dernier, de la bonhomie avec laquelle il s'applaudissait du succès, en voyant mes exclamations et mon admiration qu'il prenait pour lui-même.

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Mardi 15 novembre.—Je suis souffrant de l'estomac depuis huit jours, et je ne fais rien. Ce matin, je vais mieux et je jouis encore ce jour d'une délicieuse paresse au coin de mon feu, comme pour m'indemniser du regret de perdre mon temps. Je suis entouré de mes calepins des années précédentes; plus ils se rapprochent du moment présent et plus j'y vois devenir rare cette plainte éternelle contre l'ennui et le vide que je ressentais autrefois. Si effectivement l'âge me donne plus de gaieté et de tranquillité d'esprit, ce sera pour le coup une véritable compensation des avantages qu'il m'enlève.

Je lisais dans l'agenda de 1849 que le pauvre Chopin, dans une de ces visites que je lui faisais fréquemment alors, et quand sa maladie était déjà affreuse, me disait que sa souffrance l'empêchait de s'intéresser à rien, et à plus forte raison au travail. Je lui dis à ce sujet que l'âge et les agitations du jour ne tarderaient pas à me refroidir aussi. Il me répondit qu'il m'estimait de force à résister. «Vous jouirez, a-t-il dit, de votre talent dans une sorte de sérénité qui est un privilège rare et qui vaut bien la recherche fiévreuse de la réputation.»

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