Jeudi 17 novembre.—La bonne Alberthe m'a envoyé une place pour la Cenerentola[209]. J'ai passé une soirée vraiment agréable; j'étais plein d'idées, et la musique, le spectacle y ont aidé.

J'ai remarqué là combien, dans les étoffes de satin, le ton même de l'objet ne se trouve qu'immédiatement à côté du luisant; de même dans la robe des chevaux.

En présence de cette jolie pièce, de ces passages si fins, de cette musique que je sais par cœur, je voyais l'indifférence sur presque toutes ces figures de gens ennuyés, qui ne viennent là que par ton, ou seulement pour entendre l'Alboni. Le reste est un accessoire, et ils n'y assistent qu'en bâillant. Je jouissais de tout... Je me disais: «C'est pour moi qu'on joue ce soir, je suis seul ici; un enchanteur a eu la complaisance de placer près de moi jusqu'à des fantômes de spectateurs, pour que l'idée de mon isolement ne nuise pas à mon plaisir; c'est pour moi qu'on a peint ces décorations et taillé ces habits, et, quant à la musique, je suis seul à l'entendre.»

La réforme du costume s'est étendue jusqu'à supprimer tout ce qui est caricature ingénieuse, inhérente au fond même du sujet. Le costumier se croit exact en donnant à Dandini un costume très ponctuel de grand seigneur du temps de Louis XV; le prince de même; vous vous croyez à une pièce de Marivaux. Avec Cendrillon, nous sommes dans le pays des fées. Alidor a un costume noir, d'avoué.

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Samedi 19 novembre.—J'ai vu ce matin Fleury[210] et Halévy, puis Gisors.

Je vois ce soir, chez Gihaut, les photographies de la collection Delessert[211], d'après Marc-Antoine[212]. Faut-il absolument admirer éternellement comme parfaites ces images pleines d'incohérences, d'incorrections, qui ne sont pas toutes l'ouvrage du graveur? Je me rappelle encore la manière désagréable dont j'en ai été affecté, ce printemps, quand je les comparais, à la campagne, à des photographies d'après nature.

J'ai vu le Repas chez Simon, gravure reproduite et très estimée. Rien de plus froid que cette action! La Madeleine, plantée de profil devant le Christ, lui essuyant à la lettre les pieds avec de grands rubans qui lui pendent de la tête, et que le graveur nous donne pour des cheveux. Rien de l'onction que comporte un tel sujet! Rien de la fille repentante, de son luxe et de sa beauté mise aux pieds du Christ, qui devrait bien, au moins par son air, lui témoigner quelque reconnaissance, ou du moins qu'il la voit avec indulgence et bonté; les spectateurs aussi froids, aussi hébétés que ces deux personnages capitaux. Ils sont tellement séparés les uns des autres, sans qu'un spectacle si extraordinaire les rapproche ou les groupe, comme pour les voir de plus près, ou pour se communiquer naturellement ce qu'ils en pensent. Il y en a un, le plus rapproché du Christ, dont le geste est ridicule et sans objet. Il paraît embrasser la table d'un seul de ses bras. Son bras paraît plus large que la table tout entière, et cette incorrection, que rien ne motive dans l'endroit le plus apparent du tableau, augmente la bêtise de tout le reste. Comparez à cette sotte représentation du sujet le plus touchant de l'Évangile, le plus fécond en sentiments tendres et élevés, en contrastes pittoresques ressortant des natures différentes mises en contact, de cette belle créature dans la fleur de la jeunesse et de la santé, de ces vieillards et de ces hommes faits, en présence desquels elle ne craint pas d'humilier sa beauté et de confesser ses erreurs, comparez, dis-je, ce qu'a fait de cela le divin Raphaël avec ce qu'en a fait Rubens. Il n'a manqué aucun trait... La scène se passe chez un homme riche: des serviteurs nombreux entourent la table; le Christ, à la place la plus apparente, à la sérénité convenable. La Madeleine[213], dans l'effusion de ses sentiments, traîne dans la poussière ses robes de brocart, ses voiles, ses pierreries; ses cheveux d'or ruisselant sur ses épaules et répandus confusément sur les pieds du Christ, ne sont pas un accessoire vain et sans intérêt. Le vase de parfums est le plus riche qu'il a pu imaginer; rien n'est trop beau ni trop riche de ce qui doit être mis aux pieds de ce maître de la nature, qui s'est fait un maître indulgent pour nos erreurs et pour notre faiblesse. Et les spectateurs peuvent-ils assister avec indifférence à la vue de cette beauté prosternée et en larmes, de ces épaules, de cette gorge, de ces yeux brillants et doucement élevés? Ils se parlent, ils se montrent, ils regardent tout cela avec des gestes animés, les uns avec l'air de l'étonnement ou du respect, les autres avec une surprise mêlée de malice. Voilà la nature, et voilà le peintre! Nous acceptons tout ce que la tradition nous présente comme consacré, nous voyons par les yeux des autres; les artistes sont pris les premiers et plus dupes que le public moins intelligent, qui se contente de ce que les arts lui présentent dans chaque époque comme du pain du boulanger. Que diriez-vous de ces pieux imbéciles qui copient sottement ces inadvertances du peintre d'Urbin, et les érigent en sublimes beautés? de ces malheureux qui, n'étant poussés par aucun sentiment, s'attachent aux côtés critiquables ou ridicules du plus grand talent, pour les imiter sans cesse, sans comprendre que ces parties faibles ou négligées sont l'accompagnement regrettable des belles parties qu'ils ne peuvent atteindre?

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