Dimanche 20 novembre.—Rubens n'est pas simple, parce qu'il n'est pas travaillé.

J'ai été voir la bonne Alberthe, que j'ai trouvée sans feu, dans sa grande chambre d'alchimiste, et dans une de ces toilettes bizarres, qui la font ressembler à une magicienne. Elle a toujours eu du goût pour cet appareil nécromancien, même dans le temps où sa beauté était sa plus véritable magie. Je me rappelle encore cette chambre tapissée de noir et de symboles funèbres, sa robe de velours noir et ce cachemire rouge roulé autour de sa tête, toutes sortes d'accessoires qui, mêlés à ce cercle d'admirateurs qu'elle semblait tenir à distance, m'avaient passagèrement monté la tète... Où est le pauvre Tony?... Où est le pauvre Beyle?... Elle raffole aujourd'hui des tables tournantes: elle m'en a conté des choses incroyables. Les esprits se logent là dedans; vous forcez à vous répondre à votre gré, tantôt l'esprit de Napoléon, tantôt celui d'Haydn et de tant d'autres! Je cite les deux qu'elle m'a nommés... Comme tout se perfectionne!... Les tables vont aussi faisant du progrès! Dans les commencements, elles frappaient un certain nombre de coups, qui voulaient dire oui ou non, ou bien l'âge qu'on avait, ou le quantième du mois où tel événement s'accomplirait. Depuis, on en a fabriqué tout exprès qui ont au centre une aiguille de bois, qui va tour à tour se fixer sur les lettres de l'alphabet tracées en cercle, en les choisissant, bien entendu, avec le plus grand à propos, pour former des phrases d'un profond admirable, en manière d'oracles. On a encore dépassé ce point de leur éducation déjà assez surprenant: on se place sous la main une petite planche à laquelle est adapté un crayon, et en s'appuyant ainsi armé sur la table inspirée, le crayon trace de lui-même des paroles et des discours entiers. Elle m'a parlé de gros manuscrits dont les tables sont les auteurs, et qui feront sans doute la fortune de ces gens assez doués de fluide pour donner à la matière tout cet esprit. On sera ainsi un grand homme à bon marché.

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Mardi 22 novembre.—Mal disposé pour le travail.

Je suis allé vers trois heures au Musée. Vivement impressionné par les dessins italiens du quinzième siècle et du commencement du seizième siècle.—Tête de religieuse morte ou mourante, de Vanni, dessin de Signorelli: hommes nus.—Petit torse de face: ancienne école florentine.—Dessins de Léonard de Vinci[214].

J'ai remarqué pour la première fois ceux du Carrache, pour les grisailles du palais Farnèse[215]: l'habileté y domine le sentiment; le faire, la touche l'entraînent malgré lui; il en sait trop, et n'étudiant plus, il ne découvre plus rien de nouveau et d'intéressant. Voilà l'écueil du progrès dans les arts, et il est inévitable. Toute cette école est de même. Têtes de Christ et autres, du Guide[216], où, malgré l'expression, la grande habileté de crayon est plus surprenante encore que l'expression. Que dire alors de ces écoles d'aujourd'hui, qui ne s'occupent que de cette mensongère habileté, et qui la recherchant? Dans les Léonard surtout, la touche ne se voit pas, le sentiment seul arrive à l'esprit. Je me rappelle encore le temps qui n'est pas loin où je me querellais sans cesse de ne pouvoir parvenir à cette dextérité dans l'exécution que les écoles habituent malheureusement les meilleurs esprits à regarder comme le dernier terme de l'art. Cette pente à imiter naïvement et par des moyens simples, a toujours été la mienne, et j'enviais au contraire la facilité de pinceau, la touche coquette des Bonington[217] et autres: je cite un homme rempli de sentiment, mais sa main l'entraînait, et c'est ce sacrifice des plus nobles qualités à une malheureuse facilité, qui fait déchoir aujourd'hui ses ouvrages, et les marque d'un cachet de faiblesse, comme ceux des Vanloo.

Il y a de quoi beaucoup réfléchir sur cette visite pie j'ai faite hier, et il serait bon de la renouveler de temps en temps.

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Mercredi 23 novembre.—Dîné chez Boissard avec Arago et une petite dame Aubernon[218], qui fait de l'esprit et qui en a. Le pauvre Chenavard devait venir; il est très entrepris de sa maladie de larynx, et inspire des craintes. Boissard, souffrant de névralgie, est triste comme un homme pris au piège.