A quatre heures été chez Rivet, que j'ai trouvé plus affectueux que jamais. Il me parle avec grand plaisir de la répétition du Christ au tombeau, de Thomas[221].

Le soir, Lucrezia Borgia[222]: je me suis amusé d'un bout à l'autre, encore plus que l'autre jour, à la Cenerentola. Musique, acteurs, décorations, costumes, tout cela m'a intéressé. J'ai fait réparation, dans cette soirée, à l'infortuné Donizetti, mort à présent, et à qui je rends justice, imitant en cela le commun des mortels, hélas! et même les premiers parmi eux. Ils sont tous injustes pour le talent contemporain. J'ai été ravi du chœur d'hommes en manteau, dans la charmante décoration de l'escalier du jardin au clair de lune. Il y a des réminiscences de Meyerbeer, au milieu de cette élégance italienne, qui se marient très bien au reste. Ravi surtout de l'air qui suit, chanté délicieusement par Mario: autre injustice réparée; je le trouve charmant aujourd'hui. Cela ressemble à ces amours qui vous prennent tout d'un coup, après des années, pour une personne que vous étiez habitué à voir tous les jours avec indifférence. Voilà la bonne école de Rossini; il lui a emprunté, parmi les meilleures choses, ces introductions qui mettent le spectateur dans la disposition de l'âme où le veut le musicien. Il lui doit aussi, comme Bellini, et il ne les gâte pas, ces chœurs mystérieux dans le genre de celui que je citais... le chœur des prêtres, dans Sémiramis, etc.

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Dimanche 27 novembre.—J'ai été le soir chez la bonne Alberthe; j'avais à cœur de la remercier du plaisir qu'elle m'a procuré hier soir. Je l'ai encore trouvée seule dans sa grande chambre de magicienne. Je m'attendais, aujourd'hui dimanche, à lui voir le cercle que je trouvais habituellement chez elle, et composé de ce qu'elle appelait ses amis. Depuis qu'elle a changé de demeure, ses amis ont changé d'habitudes; quelques pas de plus, une petite pente à monter, les a tous découragés... Ils viennent le jour où elle les invite à dîner.

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Lundi 28 novembre.—Première représentation le Mauprat[223]. Toutes les pièces de Mme Sand offrent la même composition, ou plutôt la même absence de composition: le début est toujours piquant et promet de l'intérêt; le milieu de la pièce se traîne dans ce qu'elle croit des développements de caractères et qui ne sont que des moyens d'ouvrager l'action.

Il semble que dans cette pièce, comme dans les autres, à partir du deuxième acte jusqu'à la fin,—et il y en a six!—la situation ne fait pas un pas; le caractère indécrottable de son jeune homme à qui on dit sur tous les tons qu'on l'aime, ne sort pas du désespoir, de l'emportement et du non-sens. C'est juste comme dans le Pressoir.

Pauvre femme! elle lutte contre un obstacle de nature qui lui défend de faire des pièces; c'est au-dessous des plus minces mélodrames sous ce rapport; il y a des mots pleins de charme; c'est là son talent. Ses paysans vertueux sont assommants; il y en a deux dans Mauprat... Le grand seigneur est également vertueux, la jeune personne irréprochable... le rival du jeune homme, plein de convenance et de modération quand il s'agit d'instrumenter contre son rival. Le jeune homme emporté est lui-même excellent au fond. Il y a un pauvre petit chien qui amène des situations ridicules. Elle manque du tact de la scène, comme de celui de certaines convenances dans ses romans; elle n'écrit pas pour des Français, quoique en français excellent; et le public, en fait de goût, n'est pourtant pas bien difficile à présent. C'est comme Dumas qui marche sur tout, qui est toujours débraillé et qui se croit au-dessus de ce que tout le monde est habitué à respecter.

Elle a incontestablement un grand talent, mais elle est avertie, encore moins que la plupart des écrivains, de ce qui lui va le mieux. Suis-je injuste encore? Je l'aime pourtant, mais il faut dire que ses ouvrages ne dureront pas. Elle manque de goût.

—Revenu à plus d'une heure du matin. Retrouvé là mon vieux Ricourt[224]. Il me parlait et se souvient encore de l'esquisse du Satyre dans les filets[225]: il m'a parlé de ce que j'étais déjà dans ce temps lointain. Il se rappelle l'habit vert[226], les grands cheveux l'exaltation pour Shakespeare, pour les nouveautés, etc.