Je m'impose, et cela me réussit, de ne rien finir que l'effet et le ton soient complètement trouvés, allant toujours, redessinant et corrigeant, et le tout au gré de mon sentiment du moment; et au fait, y a-t-il rien de plus sot que d'aller autrement?... Mon sentiment d'hier peut-il me guider aujourd'hui? J'ignore la manière des autres. Celle-là seule est faite pour moi. Quand tout a été conduit de la sorte, le fini n'est rien, surtout quand on a des tons qui rentrent tout de suite dans ceux déjà trouvés. Sans cela l'exécution perdrait sa franchise, et l'on gâterait la vivacité des touches de sentiment qui ne semblent alors presque pas modifiées.
Avant de repeindre, il faut enlever les épaisseurs.
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17 octobre.—Ton de la mer dans le Christ dormant sur les eaux: terre d'ombre naturelle, bleu de Prusse, un peu de chrome clair.—Bleu de Prusse et terre de Sienne naturelle très foncée à côté de laque et blanc donne par le mélange un violet essentiel.—Sienne naturelle et chrome foncé.
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19 octobre.—Pour conserver le raisin: Le cueillir par un temps sec, le placer dans des paniers sans le froisser, le transporter dans une chambre au midi, et on le range avec précaution en isolant les grappes sur une légère couche de paille; une fois placé, il ne faut pas le toucher pour le servir. Les fenêtres garnies de persiennes et non de volets; toujours tenir fermé pour demi-lumière; ne pas ouvrir les fenêtres.
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21 octobre.—Les rôles de Racine sont presque tous parfaits. Il a pensé à tout, n'a point fait de remplissages: Burrhus, premier rôle s'il en fut; Narcisse de même; Britannicus, le naïf, l'ardent, l'imprudent Britannicus; Junie, si aimante, mais délicate, prudente au milieu de toute sa tendresse, mais prudente seulement pour son amant. Je passe sous silence Néron et Agrippine, parce que, au théâtre, avec deux rôles comme ceux-là, avec un seul quand il est rempli par un acteur passable, on sort content; on croit qu'on a vu une pièce de Racine, même quand on a laissé passer sans les remarquer, à travers le débit des mauvais auteurs, toutes ces nuances, qui sont cependant tout Racine.
Il y a des pièces où le personnage principal, celui qui est le pivot de la pièce, est sacrifié et donné toujours à des subalternes. Est-il un personnage comparable à celui l'Agamemnon? L'ambition, la tendresse, ses attitudes devant sa femme, enfin ses agitations perpétuelles, qu'on ne peut imputer pourtant à une faiblesse de sentiment, qui lui ôterait l'estime du spectateur, mais à la situation la mieux faite pour mettre à l'épreuve un grand caractère. Je ne dis pas que le rôle d'Achille, que prend ordinairement le coryphée du théâtre, soit inférieur à celui d'Agamemnon; il est ce qu'il doit être, mais ce n'est pas celui-là qui fait l'intérêt de la pièce. Clytemnestre, Achille, Iphigénie, tous personnages frappants par la passion, par leur situation dans la pièce, mais qui sont en quelque sorte des instruments pour agir sur Agamemnon, qui le poussent, le pressent dans des sens divers.
Combien y a-t-il de gens qui réfléchissent à tout cela dans un spectacle?... et à ceux qui sont capables de réfléchir, je demanderai si c'est le jeu des acteurs qui les a portés à se rendre compte de ces impressions diverses?