Beau ton de chair: terre d'Italie brûlée, blanc, vert émeraude, terre Sienne naturelle et terre Sienne brûlée remplacent le jaune mars. Beau avec blanc, jaune indien; bitume remplace le jaune de Rome, laque jaune, équivaut au stil de grain.
Demi-teinte rosée chairs fraîches: vert de zinc, le plus clair à côté de vermillon blanc, une pointe de laque; mêler ces deux tons tout faits suivant le degré convenable.
Chrome foncé avec vert de zinc foncé ou clair, admirable ton pour paysage. Fait clairs chauds dans les feuilles, soit reflets dans l'ombre. Fait bien surtout sur feuilles préparées d'un vert trop cru—éloigne.
[34] Delacroix fait ici allusion au tableau de Daniel dans la fosse aux lions qui est de 1849 et appartient à la galerie Bruyas de Montpellier. Les hommes de Daniel sont les deux personnages dont la tête et le haut du buste se détachent sur l'ouverture de la fosse et qui regardent épouvantés la scène biblique. Dans une variante de ce même sujet, datée de 1853, ils ont été remplacés par un aigle qui plane. Cette année, qui fut celle où il exposa l'Ugolin, il se présentait à l'Institut, qui lui préférait L. Cogniet. (Voir Catalogue Robaut, nos 1066 et 1213.)
[35] C'était une de ses Baigneuses que Delacroix désignait sous ce titre. «La jeune femme a la tête cernée d'un ruban bleu, qui flotte sur son dos: elle s'appuie sur un banc de verdure, où sont déposés des vêtements qui éclatent en tons blancs et rouges. Les eaux sont d'un bleu intense.» (V. Catalogue Robaut.)
Vendredi 6 juin.—Hier, inauguration des salles du Musée[36]. L'impression profonde que m'ont faite les Lesueur ne m'empêche pas de me rendre compte du degré de force que la couleur peut ajouter à l'expression. Contre l'opinion vulgaire, je dirais que la couleur a une force beaucoup plus mystérieuse et peut-être plus puissante; elle agit pour ainsi dire à notre insu. Je suis convaincu même qu'une grand partie du charme de Lesueur est due à sa couleur. Il a l'art, qui manque tout à fait au Poussin, de donner l'unité à tout ce qu'il représente. La figure en elle-même est un ensemble parfait de lignes et d'effets, et le tableau, réunion de toutes les figures, est accordé partout. Cependant il est permis de croire que s'il avait eu à peindre la Reine à cheval dont Rubens a fait un si magnifique tableau, il n'eût pas été aussi avant à l'imagination dans un sujet dépourvu d'expression comme l'est celui-là. Un coloriste seul pouvait imaginer ce panache, ce cheval, cette ombre transparente de la jambe de derrière, qui se lie au manteau.
Poussin[37] perd beaucoup au voisinage de Lesueur... La grâce est une muse qu'il n'a jamais entrevue. L'harmonie des lignes, de l'effet de la couleur est gaiement une qualité ou une réunion des qualités les plus précieuses qui lui a été complètement refusée. La force de la conception, la correction poussée au dernier terme, jamais de ces oublis ou de ces sacrifices faits au liant, à la douceur de l'effet ou à l'entraînement de la composition! Il est tendu dans ses sujets romains, dans ses sujets religieux; il l'est dans ses bacchanales; ses faunes et ses satyres sont un peu trop retenus et sérieux; ses nymphes sont bien chastes pour des êtres mythologiques; ce sont de très belles personnes qui n'ont rien de mythologique ou de surnaturel. Il n'a jamais pu peindre la tête du Christ; le corps pas davantage, ce corps d'une complexion si tendre; cette tête où se lisent l'onction et la sympathie pour les misères humaines. En faisant ses Christs, il a plus pensé à Jupiter, même à Apollon. La Vierge lui a manqué également; il n'a rien entrevu de ce personnage plein de divinité et de mystère. Il n'intéresse à son enfant Jésus ni les hommes épris de sa grâce, ni les animaux que l'Évangile intéresse à la venue de l'enfant divin. Le bœuf et l'âne manquai autour de la crèche du Dieu qui vient de naître sur la même paille où ils reposent...; la rusticité des bergers qui viennent l'adorer est un peu relevée par un souvenir des figures antiques...; les rois mages ont un peu de la raideur et de l'économie de draperies et d'accoutrements qu'on remarque dans les statues; je ne trouve pas ces manteaux de soie ou de velours couverts de pierreries portés par des esclaves, et qu'ils traînent dans cette étable aux pieds du Maître de la nature qu'un pouvoir surnaturel leur vient révéler. Où sont ces dromadaires, ces encensoirs, toute cette pompe? Admirable contraste dans un humble réduit!
Je suis convaincu que Lesueur n'avait pas cette méthode du Poussin de disposer l'effet de ses tableaux au moyen de petites maquettes éclairées par le jour de l'atelier. Cette prétendue conscience donne aux tableaux du Poussin une sécheresse extrême... Il semble que toutes ses figures sont sans lien les unes avec les autres et semblent découpées; de là ces lacunes et cette absence d'unité, de fondu, d'effet, qui se trouve dans Lesueur et dans tous les coloristes. Raphaël tombe dans ce décousu, par suite d'une autre pratique, celle de dessiner consciencieusement chaque figure nue, avant de la draper.