Bien qu'il soit nécessaire de se rendre compte de toutes les parties de la figure, pour ne pas s'écarter des proportions que les vêtements peuvent dissimuler, je ne saurais être partisan de cette méthode exclusive, et à laquelle il semble, si on s'en rapporte à toutes les études qui nous sont restées de lui, qu'il se soit toujours conformé scrupuleusement. Je suis bien sûr que si Rembrandt se fût astreint à cet usage d'atelier, il n'aurait ni cette force de pantomime, ni cette force dans l'effet qui rend ses scènes la véritable expression de la nature. Peut-être découvrira-t-on que Rembrandt est un beaucoup plus grand peintre que Raphaël[38].
J'écris ce blasphème propre à faire dresser les cheveux de tous les hommes d'école, sans prendre décidément parti; seulement je trouve en moi, à mesure que j'avance dans la vie, que la vérité est ce qu'il y a de plus beau et de plus rare... Rembrandt n'a pas, si vous voulez, absolument l'élévation de Raphaël...
Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les lignes, dans la majesté de chacune de ses figures, Rembrandt l'a-t-il dans la mystérieuse conception du sujet, dans la profonde naïveté des expressions et des gestes. Bien qu'on puisse préférer cette emphase majestueuse de Raphaël, qui répond peut-être à la grandeur de certains sujets, on pourrait affirmer, sans se faire lapider par les hommes de goût, mais j'entends d'un goût véritable et sincère, que le grand Hollandais était plus nativement peintre que le studieux élève du Pérugin.
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Samedi 14 juin.—L'exécution des corps morts dans le tableau de Python, voilà ma vraie exécution, celle qui est le plus selon ma pente. Je n'aurais pas celle-là d'après nature, et la liberté que je déploie alors fait passer sur l'absence du modèle.—Se rappeler cette différence caractéristique entre cette partie de mon tableau et les autres.
—Allégorie sur la Gloire[39].—Dégagé des liens terrestres et soutenu par la Vertu, le Génie parvient au séjour de la Gloire, son but suprême: il abandonne sa dépouille à des monstres livides, qui personnifient l'envie, les injustes persécutions, etc.
[36] Cette inauguration précéda de quatre mois seulement l'inauguration du plafond de la galerie d'Apollon, pour laquelle il lança des invitations ainsi rédigées: «M. Delacroix a l'honneur de vous inviter à visiter la peinture qu'il vient de terminer dans la galerie d'Apollon au Louvre. Vous voudrez bien vous y présenter les jeudi 16 et vendredi 17 octobre, depuis onze heures jusqu'à trois heures.» Cette cérémonie attira, comme bien on pense, une foule d'artistes et de curieux; le spectacle de la salle ainsi animée devait inspirer au caricaturiste Daumier une de ses plus chaudes et de ses plus brillantes peintures, dans la manière du Voleur d'ânes et de l'Amateur d'estampes, que les artistes ont admirés à l'Exposition des caricaturistes.
[37] Les idées d'Eugène Delacroix sur Poussin devaient être reprises et développées deux ans plus tard dans une série d'articles qui parurent au Moniteur les 26, 28, 30 juin 1853. Il s'y montre moins sévère pour le Poussin que dans le fragment du Journal, puisqu'il écrit ceci en manière de conclusion: «Indiquer le nom de ces admirables compositions, c'est rappeler à la mémoire de tout le monde ce charme, cette grandeur, cette simplicité dont elles sont remplies et qui rendent toute description languissante. Il en est ainsi de ces bacchanales, de ces allégories dans lesquelles il excellait et qu'on ne peut comparer qu'à ces mêmes sujets, quand ils sont traités par les anciens.»
[38] À propos de ce parallèle sur lequel nous nous sommes expliqué dans la préface, il nous paraît intéressant de renvoyer à l'étude sur Raphaël, qui fut un des premiers travaux littéraires d'Eugène Delacroix et qui parut à la Revue de Paris en 1830. On y verra une nouvelle preuve de ce que nous disions dans cette préface, à savoir que «les points de vue se modifient avec l'âge, et que les qualités qui semblent prépondérantes au début d'une carrière prennent souvent une importance moindre à l'époque de la maturité».