Vendredi 20 février.—Dîné chez Villot. Ces dîners continuels me troublent beaucoup. Dîner servi plus que jamais à la russe. Tout le temps du service, la table est couverte de gimblettes, de sucreries; au milieu, un étalage de fleurs, mais nulle part la plus petite parcelle de ce qu'attend un estomac affamé quand il approche la table. Les domestiques servant pitoyablement et à leur fantaisie des morceaux de hasard, en un mot ce qu'ils dédaignent de se conserver pour eux-mêmes. Tout cela est trouvé charmant; adieu la cordialité, adieu l'aimable occupation de faire un bon dîner! Vous vous levez repu tant bien que mal, et vous regrettez votre dîner de garçon du coin de feu. Cette pauvre femme s'est jetée dans une habitude mondaine qui lui donne exclusivement comme société les gens les plus futiles et les plus ennuyeux.
Je me suis sauvé en évitant la musique pour aller chez mon confrère en municipalité Didot[65]. La promenade pour aller chez lui par un froid sec m'a réussi un peu. En arrivant, cohue, musique encore plus détestable, mauvais tableaux accrochés aux murs, excepté un, cet homme nu d'Albert Dürer, qui m'a attiré toute la soirée.
Cette trouvaille inespérée, le chant de Delsarte, la veille chez Bertin, m'ont fait faire cette réflexion qu'il y a beaucoup de fruit à retirer du monde, tout fatigant qu'il est et tout futile qu'il paraît. Je n'aurais eu aucune fatigue, si j'étais resté au coin de mon feu; mais je n'aurais eu aucune de ces souffrances qui doublent peut-être, par le rapprochement de la trivialité et de la banalité, des plaisirs que le vulgaire va chercher dans les salons.
V... était là. Il ne m'a pas paru atteint comme moi par ce terrible tableau, il est borné dans ses admirations; c'est que son sentiment ne le sert plus au delà d'une certaine mesure de talent, qu'il n'apprécie encore que dans un certain nombre d'artistes d'une certaine école: il est excellent et cause sérieusement; mais il ne vous échauffe jamais. C'est un homme de mérite auquel il manque toutes les grâces. Nous avons vu ensemble le tableau de la vieillesse de David[66], qui représente la Colère d'Achille; c'est la faiblesse même; l'idée et la peinture sont également absentes. J'ai pensé aussitôt à l'Agamemnon et l'Achille de Rubens, que j'ai vus il y a à peine un mois.
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Samedi 21 février.—Le soir au Jardin d'hiver où j'ai mené Mme de Forget, au bal du IXe arrondissement, pour lequel j'avais souscrit. Il m'est arrivé comme les deux jours précédents: je me suis préparé avec répugnance, et j'ai été dédommagé de mes appréhensions.
L'aspect de ces arbres exotiques dont quelques-uns sont gigantesques, éclairés par des feux électriques, m'a charmé. L'eau, et le bruit qu'elle fait au milieu de tout cela, faisait à merveille. Il y avait deux cygnes qui se faisaient mouiller à plaisir, dans un bassin rempli de plantes, par la pluie continue d'un jet d'eau qui a quarante à cinquante pieds de haut. La danse même m'a amusé, ainsi que le vulgaire orchestre; mais cet aplomb, cet archet, ce coup de tambour, ces cornets à piston, cet entrain de ces courtauds de boutique se trémoussant dans leurs beaux habits excitaient en moi un sentiment qu'on ne peut, j'en suis certain, éprouver qu'à Paris. Mme de Forget ne partageait pas ma satisfaction. Elle avait compromis étourdiment, sur le pavé de bitume et au milieu des trépignements de cette foule mélangée, une robe neuve de damas rose turc, qui aura perdu un peu de sa fraîcheur. Mme Sand, Maurice[67], Lambert et Manceau avaient dîné avec moi. Impression bizarre de la situation de ces jeunes gens près de cette pauvre femme.
—J'ai commencé dans la seule matinée d'hier tous mes sujets de la Vie d'Hercule[68] pour le salon de la Paix.