Ems, samedi 13 juillet.—Pris mon premier verre d'eau.

Ouverture de la Flûte enchantée, en plein air, exécutée par un petit orchestre, qui se tient là pour amuser les buveurs d'eau.

L'après-midi, petite promenade vers la hauteur, en passant le pont, et vu le cimetière et l'église. Tout cela est charmant, et pourtant je vis dans l'insipidité[11]. Est-ce que tout cela n'est point fait pour faire éprouver quelque sentiment de plaisir, ou bien est-ce que je commence à être moins susceptible? Je ne sais comment je vais remplir mon temps. Je n'ai pas de gravures, et n'ai de livres que l'Homme de cour et les Extraits de Voltaire.... Je trouverai peut-être à en louer.

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Dimanche 14.—Aujourd'hui dimanche, je peux dire que je suis rentré en possession de mon esprit. Aussi est-ce le premier jour où j'ai trouvé de l'intérêt à tout ce qui m'environne.

Ce lieu est vraiment charmant. J'ai été l'après midi, et dans une bonne disposition, me promener de l'autre côté de l'eau[12]. Là, assis sur un banc, je me suis mis à jeter sur mon calepin des réflexions analogues à celles que je trace ici. Je me suis dit et je ne puis assez me le redire pour mon repos et pour mon bonheur,—l'un et l'autre sont une même chose,—que je ne puis et ne dois vivre que par l'esprit; la nourriture qu'il demande est plus nécessaire à ma vie que celle qu'il faut à mon corps. Pourquoi ai-je tant vécu ce fameux jour? (J'écris ceci deux jours après.) C'est que j'ai eu beaucoup d'idées qui sont dans ce moment à cent lieues de moi.

Le secret de n'avoir pas d'ennuis, pour moi du moins, c'est d'avoir des idées. Je ne puis donc trop rechercher les moyens d'en faire naître. Les bons livres ont cet effet, et surtout certains livres parmi ceux-ci. La première condition est bien la santé; mais même dans un état languissant, certains livres peuvent rouvrir la porte par où s'épanche l'imagination.

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Jeudi 18 juillet.—«Dans la peinture et surtout dans le portrait, dit Mme Cavé dans son traité, c'est l'esprit qui parle à l'esprit, et non la science qui parle à la science.» Cette observation, plus profonde qu'elle ne l'a peut-être cru elle-même, est le procès fait à la pédanterie de l'exécution. Je me suis dit cent fois que la peinture, c'est-à-dire la peinture matérielle, n'était que le prétexte, que le pont entre l'esprit du peintre et celui du spectateur. La froide exactitude n'est pas l'art; l'ingénieux artifice, quand il plaît ou qu'il exprime, est l'art tout entier. La prétendue conscience de la plupart des peintres n'est que la perfection apportée à l'art d'ennuyer. Ces gens-là, s'ils le pouvaient, travailleraient avec le même scrupule l'envers de leurs tableaux... Il serait curieux de faire un traité de toutes les faussetés qui peuvent composer le vrai.