Comment! l'acteur qui a toute sa vie, ou du moins pendant toute sa jeunesse, dans l'âge de la force et du sentiment, à ce qu'on dit, été mauvais ou médiocre, devient passable ou excellent, quand il n'a plus de dents ni de souffle, et il n'en serait pas de même dans les autres arts! Est-ce que je n'écris pas mieux et avec plus de facilité qu'autrefois? À peine je prends la plume, non seulement les idées se pressent et sont dans mon cerveau comme autrefois, mais ce que je trouvais autrefois une très grande difficulté, l'enchaînement, la mesure s'offrent à moi naturellement et dans le même temps où je conçois ce que j'ai à dire.

Et, dans la peinture, n'en est-il pas de même? D'où vient qu'à présent, je ne m'ennuie pas un seul instant, quand j'ai le pinceau à la main, et que j'éprouve que, si mes forces pouvaient y suffire, je ne cesserais de peindre que pour manger et dormir? Je me rappelle qu'autrefois, dans cet âge prétendu de la verve et de la force de l'imagination, l'expérience manquant à toutes ces belles qualités, j'étais arrêté à chaque pas et dégoûté souvent. C'est une triste dérision de la nature que cette situation qu'elle nous fait avec l'âge. La maturité est complète et l'imagination aussi fraîche, aussi active que jamais, surtout dans le silence des passions folles et impétueuses que l'âge emporte avec lui; mais les forces lui manquent, les sens sont usés et demandent du repos plus que du mouvement. Et pourtant, avec tous ces inconvénients, quelle consolation que celle qui vient du travail! Que je me trouve heureux de ne plus être forcé d'être heureux comme je l'entendais autrefois! À quelle tyrannie sauvage cet affaiblissement du corps ne m'a-t-il pas arraché? Ce qui me préoccupait le moins était ma peinture. Il faut donc faire comme on peut; si la nature refuse le travail au delà d'un certain nombre d'instants, ne point lui faire violence et s'estimer heureux de ce qu'elle nous laisse; ne point tant s'attacher à la poursuite des éloges qui ne sont que du vent, mais jouir du travail même et des heures délicieuses qui le suivent, par le sentiment profond que le repos dont on jouit a été acheté par une salutaire fatigue qui entretient la santé de l'âme. Cette dernière agit sur celle du corps; elle empêche la rouille des années d'engourdir les nobles sentiments.

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Lundi 18 octobre.—J'ai travaillé tous ces jours-ci avec une ténacité extrême, avant d'envoyer mes peintures qu'on colle demain; je suis resté sans me reposer pendant sept, huit et près de neuf heures devant mes tableaux.

Je crois que mon régime d'un seul repas est décidément celui qui me convient le mieux.

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Mardi 19 octobre.—Commencé à coller à l'Hôtel de ville. Tous les jours suivants, j'y serai assidu. Je ne pourrai guère commencer à retoucher que samedi ou dimanche. Je fais faire bonne garde à la porte de ma salle. Haro a renvoyé le préfet[95], qui a approuvé ma résolution de m'enfermer; ce qui me fait étendre la mesure à tout le monde et avec son ordre exprès.

Celte salle est, je crois, la plus obscure de toutes[96]. J'ai été un peu inquiet, surtout de l'effet des fonds des caissons, qu'il faut, je crois, faire clairs.

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