À Andrieu:

«Je n'ai pas autant de mérite qu'on pourrait, le penser, à travailler beaucoup, car c'est la plus grande récréation que je puisse me donner... J'oublie, à mon chevalet, les ennuis et les soucis qui sont le lot de tout le monde. L'essentiel dans ce monde est de combattre l'ennui et le chagrin. Sans doute, parmi les distractions qu'on peut prendre, je pense que celui qui les trouve dans un objet comme la peinture, doit y trouver des charmes que ne présentent point les amusements ordinaires. Ils consistent surtout dans le souvenir que nous laissent, après le travail, les moments que nous lui avons consacrés. Dans les distractions vulgaires, le souvenir n'est pas ordinairement la partie la plus agréable; on en conserve plus souvent du regret, et quelquefois pis encore. Travaillez donc le plus que vous pourrez: c'est toute la philosophie et la bonne manière d'arranger sa vie[111]


[110] Voir Catalogue Robault, n° 1942.

[111] Confidence rapportée par Baudelaire à qui Delacroix l'avait faite: «Autrefois, dans ma jeunesse, je ne pouvais me mettre au travail que quand j'avais la promesse d'un plaisir pour le soir, musique, bal, ou n'importe quel autre divertissement. Mais aujourd'hui je ne suis plus semblable aux écoliers, je puis travailler sans cesse et sans aucun espoir de récompense.» (Art romantique. L'Œuvre et la vie d'Eugène Delacroix.)


1er avril.—J'ai usé pour la première fois de mes entrées aux Italiens... Chose étrange! j'ai eu toutes les peines du monde à m'y décider; une fois que j'y ai été, j'y ai pris grand plaisir; seulement j'y ai rencontré trois personnes, et ces trois personnes m'ont demandé à venir me voir. L'une est Lasteyrie[112], qui veut bien m'apporter son livre sur les vitraux; la seconde est Delécluze[113], qui m'a frappé sur l'épaule avec une amabilité qu'on n'attendrait guère d'un homme qui m'a peu flatté, la plume à la main, depuis environ trente ans qu'il m'immole à chaque Salon. Le troisième personnage qui m'a demandé à venir me voir est un jeune homme que je me rappelle avoir vu, sans savoir où et sans connaître son nom; cette distraction est fréquente chez moi.

Le souvenir de cette délicieuse musique (Sémiramis)[114] me remplit d'aise et de douces pensées, le lendemain 1er avril. Il ne me reste dans l'âme et dans la pensée que les impressions du sublime, qui abonde dans cet ouvrage. À la scène, le remplissage, les fins prévues, les habitudes de talent du maître refroidissent l'impression, mais ma mémoire, quand je suis loin des acteurs et du théâtre, fond dans un ensemble le caractère général, et quelques passages divins viennent me transporter et me rappellent en même temps celui de la jeunesse écoulée.

L'autre jour, Rivet[115] vint me voir, et, en regardant la petite Desdémone aux pieds de son père[116], il ne put s'empêcher de fredonner le Se il padre m'abandonna, et les larmes lui vinrent aux yeux. C'était notre beau temps ensemble. Je ne le valais pas, au moins pour la tendresse et pour bien d'autres choses, et combien je regrette de n'avoir pas cultivé cette amitié pure et désintéressée! Il me voit encore, et, je n'en doute pas, avec plaisir; mais trop de choses et trop de temps nous ont séparés. Il me disait, il y a peu d'années, en se rappelant cette époque de Mantes et de notre intimité: «Je vous aimais comme on aime une maîtresse.»

Il y a aux Italiens, qui jouent maintenant dans le désert, une Cruvelli[117] dont on parle très peu dans le monde et qui est un talent très supérieur à la Grisi, qui enchantait tout le monde quand les Bouffes étaient à la mode.