La Sibylle proposant les volumes à Tarquin et les faisant brûler à mesure qu'il les refuse.
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Jeudi 23 avril.—J'ajoute, sur le passage d'Obermann[386], sur la joie secrète que produit la conformité de pensées avec les autres: Cette apparence que nous sommes heureux de donner à notre imagination est un besoin de tous ceux qui composent pour le public, surtout quand leur inspiration est naïve et sincère. Je me figure que les peintres ou les écrivains chez lesquels le lieu commun tient une grande place, n'ont pas autant besoin de cette confirmation qui vient, par la rencontre d'esprits analogues aux leurs, les rassurer sur la valeur de leurs propres pensées. C'est un besoin impérieux pour ceux dont les inventions sont taxées de bizarrerie, et qui, peut-être à cause de leur originalité, ne trouvent qu'un public rétif et peu disposé à les comprendre.
[385] Il s'agit de l'élection à l'Académie des Beaux-Arts d'Achille-Louis Martinet (1800-1877), graveur, en remplacement du baron Desnoyers (1779-1857), graveur, élève de Lethière, membre de l'Institut depuis 1816.
[386] L'Obermann devait être un de ses livres de chevet, car nous le voyons cité déjà à plusieurs reprises dans les précédentes années du Journal. Il s'en trouve extrait des fragments dans le manuscrit original, fragments que nous n'avons pas cru devoir reproduire, non plus que ceux de Balzac sur la condition des artistes, tirés de la Cousine Bette.
Champrosay, 9 mai.—Parti pour Champrosay à une heure un quart. Pluie affreuse en arrivant; je l'ai reçue tout entière, ainsi que Jenny.
Nous nous étions arrêtés quelques instants auparavant dans notre ancien jardin, tout ouvert et ravagé à cause des travaux que fait Candas. J'ai vu la petite source, qui ne sert plus qu'à laver du linge: tout cela souillé de savon et croupissant. Les cerisiers que j'ai plantés tout petits sont devenus énormes. On voit encore la trace des allées que j'avais tracées. Cela m'a donné des émotions plus douces que tristes. Je me suis rappelé les années que j'avais passées là.
J'aime toujours ce pays; je me colle facilement aux lieux que j'habite: mon esprit, mon cœur même les animent.