J'ai été ramené par le cicérone, qui montait sur le siège de mon fiacre, par le lieu où s'élève la croix de Lorraine, à l'endroit où fut tué Charles le Téméraire, dans vin lieu qui était autrefois l'étang de Saint-Jean. Ce détour m'a pris un temps que j'eusse préféré passer au Musée.
—Au Musée, où mon tableau[394] est placé trop haut et privé de lumière. Toutefois il ne m'a pas déplu.
Beaux Ruysdaël. Grand tableau hétéroclite dans le style de Jordaëns, et non sans une verve sauvage, de la Transfiguration, tableau en large où l'on a reproduit et par conséquent délayé, à cause de cette disposition en largeur, les principaux groupes de Raphaël.
Deux tableaux, esquisses probablement de Rubens, qui m'ont frappé plus que tout, non qu'ils présentent dans toutes leurs parties la franchise de la main de Rubens, mais il y a ce je ne sais quoi qui n'est qu'à lui. La mer, d'un bleu noir et tourmenté, est d'une vérité idéale. Dans le Jonas jeté hors de la barque, le monstre du devant semble remuer et battre l'eau de la queue. On le distingue à peine dans l'ombre du devant, au milieu de l'écume et des vagues noires et pointues. Dans l'autre, le saint Pierre a une pose froide; mais l'admirable de cet homme, c'est que cela ne diminue point l'impression. Je sens devant ces tableaux ce mouvement intérieur, ce frisson que donne une musique puissante. O véritable génie, né pour son art! toujours le suc, la moelle du sujet; avec une exécution qui semble n'avoir rien coûté! Après cela, on ne peut plus parler de rien, ni s'intéresser à rien. Près de ces tableaux qui ne sont que des esquisses heurtées, pleines d'une rudesse de touche qui déroute dans Rubens, on ne peut plus rien voir.
Je dois mentionner cependant la grande salle qui précède le Musée, peinte à fresque par le peintre de Stanislas. On ne peut parler des figures après celles de Rubens; mais l'ensemble de l'architecture, peinte également à fresque, forme un ensemble qu'on ne peut plus produire de nos jours.
En somme, Nancy est une grande et belle ville, mais triste et monotone: la largeur des rues et leur alignement me désolent; je vois le but de ma promenade à une lieue devant moi en droite ligne. Il n'y a que le West-End à Londres qui soit plus ennuyeux, parce que toutes les maisons s'y ressemblent, et que les rues y sont plus larges encore et plus interminables. Strasbourg me plaît cent fois davantage avec ses rues étroites, mais propres; on y respire la famille, l'ordre, une vie paisible, sans ennui.
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Plombières, lundi 10 août.—Parti de Nancy a cinq heures du matin. Éveillé à quatre heures; je crois avoir le temps, et l'omnibus vient nous chercher, que je n'avais rien apprêté. Je me culbute et je m'installe avec Jenny dans le chemin de fer.
Voyage charmant jusqu'à Épinal. Toutes les fois que je vois un vrai matin, je m'épanouis. Je crois en jouir pour la première fois, et je me désespère de n'en pas jouir plus souvent.
Arrivé à Plombières vers onze heures. Trouvé le bon docteur Laguerre, qui me mène chez M. Sibille et me fait prendre mon premier bain.