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23 février.—Les anciens sont parfaits dans leur sculpture. Raphaël[420] ne l'est pas dans son art. Je fais cette réflexion à propos du petit tableau d'Apollon et Marsyas[421]. Voilà un ouvrage admirable et dont les regards ne peuvent se détacher. C'est un chef-d'œuvre sans doute, mais le chef-d'œuvre d'un art qui n'est pas arrivé à sa perfection. On y trouve la perfection d'un talent particulier avec l'ignorance, résultat du moment où il a été produit. L'Apollon est collé au fond. Ce fond avec ses petites fabriques est puéril: la naïveté de limitation l'excuse, et le peu de connaissance qu'on avait alors de la perspective aérienne. L'Apollon a les jambes grêles: elles sont d'un modelé faible, les pieds ont l'air de petites planches emmanchées au bout des jambes: le cou et les clavicules sont manques, ou plutôt ne sont pas sentis. Il en est à peu près de même du bras gauche qui tient un bâton; je le répète: le sentiment individuel, le charme particulier au talent le plus rare, forment l'attrait de ce tableau. Rien de semblable dans des petits plâtres qui se trouvaient à côté chez le possesseur du tableau, et qui sont moulés probablement sur des bronzes antiques. Il s'y trouve des parties négligées ou plutôt moins achevées que les autres; mais le sentiment, qui anime le tout, ne va pas sans une connaissance complète de l'art. Raphaël est boiteux et gracieux.
L'antique est plein de la grâce sans afféterie de la nature; rien ne choque; on ne regrette rien; il ne manque rien, et il n'y a rien de trop. Il n'y a aucun exemple chez les modernes d'un art pareil.
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24 février.—Chez Raphaël nous voyons un art qui se débat dans ses langes: les parties sublimes font passer sur les parties ignorantes, sur les naïvetés enfantines qui ne sont que des promesses d'un art plus complet.
Dans Rubens il y a une exubérance, une connaissance des moyens de l'art et surtout une facilité à les appliquer, qui entraîne la main savante de l'artiste dans des effets outrés, dans des moyens de convention employés pour frapper davantage.
Dans Puget[422], des parties merveilleuses qui dépassent, en vérité et en énergie, les anciens et Rubens, mais point d'ensemble: des défaillances à chaque pas, des parties défectueuses assemblées à grand'peine; l'ignoble, le commun à chaque pas.
L'antique est toujours égal, serein, complet dans ses détails, et l'ensemble irréprochable en quelque sorte. Il semble que les ouvrages soient ceux d'un seul artiste: les nuances de style diffèrent à des époques diverses, mais n'enlèvent pas à un seul morceau antique cette valeur singulière qu'ils doivent tous à cette unité de doctrine, à cette tradition de force contenue et de simplicité, que les modernes n'ont jamais atteinte dans les arts du dessin, ni peut-être dans aucun des autres arts.
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26 février.—La conversation que j'ai avec J... à propos de la jambe imparfaite de la Médée: que les hommes de talent sont frappés d'une idée à laquelle tout doit être subordonné. De là les parties faibles, sacrifiées par force; tant mieux si l'idée est venue toute nette et se développant d'elle-même. Le travail difficile ne s'applique, dans l'homme de talent, qu'à faire passer les endroits faibles. Comme tout est faible chez les hommes d'un faible talent, tout étant le produit de la réflexion ou de réminiscences plus que de l'inspiration, ces lacunes sont moins sensibles. Toutes les parties de leur ouvrage insipide sont l'objet d'un travail opiniâtre et soutenu. Une nature avare leur fait payer cher leur moindre trouvaille. Aux hommes mieux doués le ciel donne pour rien les idées heureuses et frappantes; c'est à les mettre en lumière le mieux possible que s'applique pour eux le travail.