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20 juillet.—Après une très longue séance à la jetée où la mer est très belle, mais où le soleil me réchauffait un peu malgré le vent, je suis retourné à Saint-Remy. J'y ai fait un très mauvais croquis d'une copie de tableau de maître que j'avais dessiné dans un de mes précédents voyages: Christ déposé de la croix.

Je crois apercevoir Mme.. entrant dans l'église avec un enfant. Je m'esquive, mais c'est pour retrouver, rue de la Barre, Mme Grimblot chez son épicier où elle était en voisine. J'ai été chez elle causer une heure. Elle m'a rappelé d'anciens temps et d'anciennes connaissances. La pauvre Mirbel est morte pour ainsi dire à temps: elle serait morte d'ennui et de tristesse. Ses anciens amis ne la voyaient plu guère. La solitude, qui attend tous ceux qui vivent trop longtemps, l'entourait déjà prématurément. Elle n'avait pas une grande fortune pour les dehors qu'elle étalait; elle s'en tirait à force d'économies, triste situation quand tous ses efforts ne tendaient qu'à satisfaire des jouissances de vanité. Elle cherchait à attirer chez elle les personnages du régime qui avait succédé à celui des premiers Bourbons. Mme Grimblot, dans un temps qui n'était pas encore celui de sa décadence, l'avait un matin rencontrée sur le pont Neuf, rapportant de la halle deux maquereaux. Elle ne gagnait plus guère d'argent dans les derniers temps.

Le soir, retourné à la jetée par un très beau temps; la mer superbe, quoique à marée basse. J'y vois tous les effets propres à mon Christ marchant sur la mer[538]. Mme Manceau, que j'y retrouve après tant de temps, me promet de me chanter Orphée, si je vais la voir.

Je retourne par la plage et rentre encore dans Saint-Remy. Un malaise de l'estomac me fait encore prolonger avec succès ma promenade jusqu'à dix heures passées. J'entre à Saint-Jacques, éclairé de même par de rares chandelles; mais son architecture écrasée ne produit pas le même effet que celle de Saint-Remy[539].

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Samedi 21 juillet.—Pluie toute la journée. Après avoir essayé de reproduire l'effet de soleil couchant que j'ai vu hier soir, je fais une promenade sous les arcades pendant la pluie; je me hasarde à gagner la jetée pendant une éclaircie. J'y trouve les dames Rivet et leurs maris. Une pluie affreuse me chasse, et je rentre trempé.

Je pensais, en déjeunant en face de cette famille anglaise, le mari, la femme et les trois grands dadais de fils, tous plus laids et ressemblants les uns que les autres à leur auteur, à la morgue singulière de ces automates à argent, et à leur orgueil stupide de cette fameuse constitution qui ne leur garantit pas plus de liberté qu'à nous autres, qu'ils regardent comme de véritables esclaves. Il faut absolument, dans un pays d'égalité, de partage égal de fortune entre les enfants, un gouvernement fort et centralisateur pour faire les grandes choses. Les fortunes particulières sont trop divisées. L'aristocratie anglaise permet de grands efforts qui n'ont pas toutefois, sous une infinité de rapports, l'ensemble qu'on peut obtenir d'un gouvernement qui veille plus particulièrement et avec plus de puissance aux grands objets qui honorent les nations, aux grandes entreprises, aux expéditions subites, etc.

Les bons bourgeois anglais ont la bonté d'être très fiers de leurs grands seigneurs, qui ne les saluent pas, tirent à eux toute la substance, et exercent dans toute la plénitude le gouvernement.

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