1er janvier.—J'ai commencé cette année en poursuivant mon travail de l'église comme à l'ordinaire; je n'ai fait de visites que par cartes, qui ne me dérangent point, et j'ai été travailler toute la journée; heureuse vie! Compensation céleste de mon isolement prétendu! Frères, pères, parents de tous les degrés, amis vivant ensemble se querellent et se détestent plus ou moins sans un mot que trompeur.

La peinture me harcèle et me tourmente de mille manières à la vérité, comme la maîtresse la plus exigeante; depuis quatre mois, je fuis dès le petit jour et je cours à ce travail enchanteur, comme aux pieds de la maîtresse la plus chérie; ce qui me paraissait de loin facile à surmonter me présente d'horribles et incessantes difficultés; mais d'où vient que ce combat éternel, au lieu de m'abattre, me relève; au lieu de me décourager, me console et remplit mes moments, quand je l'ai quitté? Heureuse compensation de ce que les belles années ont emporté avec elles; noble emploi des instants de la vieillesse qui m'assiège déjà de mille côtés, mais qui me laisse pourtant encore la force de surmonter les douleurs du corps et les peines de l'âme!

—Sur les luisants jaunâtres dans les chairs.—Je trouve dans un calepin, à la date du 11 octobre 1852[547], une expérience que je faisais sur des figures (de l'Hôtel de ville) rougeâtres ou violâtres, en risquant des luisants de jaune de Naples. Bien que ce soit contre la loi qui veut les luisants froids, en les mettant jaunes sur des tons de chairs violets, le contraste fait que l'effet est produit.—Dans la Kermesse, etc.

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15 janvier.—J'écris entre autres choses à Berryer: «Finir demande un cœur d'acier: il faut prendre un parti surtout, et je trouve des difficultés où je n'en prévoyais point. Pour tenir à cette vie, je me couche de bonne heure, sans rien faire d'étranger à mon propos, et ne suis soutenu, dans ma résolution de me priver de tout plaisir, et au premier rang celui de rencontrer ceux que j'aime, que par l'espoir d'achever. Je crois que j'y mourrai. C'est dans ce moment que vous apparaît votre propre faiblesse, et combien ce que l'homme appelle un ouvrage fini ou complet contient de parties incomplètes ou impossibles à compléter.»

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16 janvier.—Sur Charlet.

En voyant un Empereur à cheval, de lui, pataugeant dans un marais, d'un fini malheureux, en comparaison du sublime Menuet, et autres ouvrages de son premier temps, qui est incomparablement le plus beau, je note qu'un talent n'est jamais stationnaire. S'il se transforme forcément, il n'arrive guère que la naïveté persiste. Racine en est un exemple.

Ce même jour, je mets à côté des plus beaux croquis de Raphaël ce même Menuet. Il ne perd rien. Cela me rappelle la pensée de Montesquieu: «Deux beautés médiocres se défont; deux grandes beautés se font valoir et brillent à l'envi l'une de l'autre.» (Vérifier ces termes.)