Désappointement, en arrivant, de trouver une malle étrangère au lieu de la mienne; cela renverse toute la joie que je me promettais; j'arrive à une heure du matin chez moi, ayant pris dans ma voiture une jeune femme et son enfant qui était au chemin de fer, sans ressources pour se faire conduire chez elle.
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3 octobre.—J'avais déjà pris mon parti de la perte de ma malle; je ne regrettais que mes croquis de Strasbourg, mais surtout ce même petit livre dans lequel j'écris; je voyais tout cela dans les mains de quelque Allemand! La malle revient, et je m'embarque à une heure.
Je trouve Nieuwerkerke, qui monte dans la même voiture que moi. Il y a là un ménage étrange: la femme est Belge, coquette avec Nieuwerkerke; je prends la femme de chambre, qui a les plus beaux traits du monde, pour une amie ou une parente; heureusement la bévue se fait en moi, et je ne m'expose pas au crime impardonnable d'adresser une chose aimable à une pauvre créature, belle comme les anges et accablée du mépris de sa maîtresse, dont le nez retroussé et la petite figure commune semblent, au contraire, la classer dans l'emploi des soubrettes.
Après Rouen, où reste mon séducteur, je fais route avec l'Anglais et sa femme; je cause et continue la connaissance; je les rencontre le lendemain matin sur la plage; ils m'invitent à les venir voir, ce que je leur promets et ce que je n'ai pas encore exécuté.
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Dieppe, 4 octobre.—Pas un seul moment d'ennui: je regarde à ma fenêtre, je me promène dans ma chambre. Les bateaux entrent et sortent; liberté complète, absence de figures ennemies ou ennuyeuses; je retrouve ma vue de l'année dernière; je ne lis pas une ligne.
Je vais le matin sur la plage, et c'est la que je retrouve l'Anglais et sa femme.
Je me sens encore de mon mauvais régime des jours passés; le soir, après dîner, je ne puis sortir; je reste sur mon canapé. Je relis avec plaisir mon petit livre, écrits et extraits de la correspondance de Voltaire. Il dit que les paresseux sont toujours des hommes médiocres. Je suis toujours dévoré de la passion d'apprendre, non d'apprendre, comme tant de sots, des choses inutiles; il y a des gens qui ne seront jamais musiciens, qui s'instruisent à fond du contre-point; d'autres apprennent l'hébreu ou le chaldéen et s'appliquent à déchiffrer les hiéroglyphes ou les caractères cunéiformes du palais de Sémiramis. Le bon Villot, qui ne peut rien tirer de son fonds stérile, est orné des connaissances les plus variées et les plus inutiles; il a ainsi la satisfaction de se trouver à tout instant supérieur à l'homme le plus rare ou le plus éminent, qui ne l'est que dans une partie où il excelle. Il y a longtemps que j'ai rejeté toute satisfaction pédante. Quand je sortais du collège, je voulais aussi tout savoir; je suivais les cours[121]; je croyais devenir philosophe avec Cousin, autre poète qui s'efforçait d'être un savant; j'allais expliquer Marc-Aurèle en grec avec feu Thurot[122], au Collège de France; mais aujourd'hui, j'en sais trop pour vouloir rien apprendre en dehors de mon cercle; je suis insatiable des connaissances qui peuvent me faire grand; je me rappelle, en m'y conformant par une pente toute naturelle, ce que m'écrivait Beyle: «Ne négligez rien de ce qui peut vous faire grand.»
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