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8 octobre.—Je finis par m'enrhumer, au milieu de ce froid de la chambre où je me sens gagner à la longue, et à la fenêtre où je me place souvent le matin à moitié vêtu.
Je sors, un peu languissant par ce rhume commençant, vers midi ou une heure; je vais à la jetée; la mer est toute plate et baisse; cette jetée à claire-voie, qui remplace celle en pierre, amortit les vagues et ôtera du pittoresque. Une barque à voiles, qui veut absolument rentrer malgré la marée descendante, va au pied de cette jetée et jette l'ancre pour ne pas être entraînée hors de la jetée. J'admire la patience, la peine de ces pauvres gens pour se tirer de là; les passants, sur la jetée, leur viennent en aide et les remorquent.
Je viens reprendre Jenny; je dessine un peu. Nous devions faire des visites à des marchands; nous n'en avons pas le courage; nous prenons par le dernier bassin et nous montons sur la falaise derrière le château. Je reviens plus enrhumé encore.
Petit dîner, agréable comme toujours, quoique plus silencieux, au moins de ma part; le soir, je sors avec une légère mauvaise humeur; je vais seul me promener dans la grande rue; je me couche à neuf heures. Je recule toujours de jour en jour ma visite à la Belge et à l'Anglais que j'ai rencontrés dans le chemin de fer; j'ai la bonté de me faire un scrupule de ne point aller les voir.
—Je ne puis exprimer le plaisir que j'ai eu à revoir ma Jenny[126]. Pauvre chère femme! Je retrouve sa petite figure maigre, mais les yeux pétillants du bonheur de trouver à qui parler; je reviens à pied avec elle, malgré le mauvais temps; je suis pendant plusieurs jours, et probablement j'y serai tout le temps de mon séjour à Dieppe, sous le charme de cette réunion au seul être dont le cœur soit à moi sans réserve.
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9 octobre.—Je me lève plus tard; je ne fais point ma barbe et je ne sors point; je fais faire du feu; essaye d'arrêter mon rhume à ses débuts. Je trouve charmant d'être venu à Dieppe pour ne pas sortir de ma chambre; heureusement que mon imagination ne laisse pas de voyager: je passe de mes gravures à ce petit livre. Eh! n'est-ce pas voyager que d'avoir sous ses fenêtres le spectacle le plus animé? Je satisfais ici ce goût que j'ai toujours eu pour le repos corporel, pour le retirement, si l'on peut parler ainsi; la pluie et un jour gris ajoutent à mon plaisir; je me justifie ainsi à moi-même mon aversion pour le mouvement. J'ai, vers quatre heures, le spectacle d'un bel arc-en-ciel, avec cette particularité qui m'étonne et que je n ai pas vu qu'on ait mentionnée: l'arc-en-ciel, parfaitement tracé dans le ciel, continuant encore à se peindre en avant des maisons qui forment l'enceinte du port et des arbres qui bornent la vue sur la petite montagne qui est à droite, au-dessus des marais salés où se décharge l'Arques en partie; ainsi, le phénomène ne se produit pas à une grande distance, nous le touchons, pour ainsi dire, du doigt; ces maisons étaient à cent pas de moi; il y a donc une position de vapeur qui n'est pas sensible à la vue, assez intense cependant pour se colorer des couleurs du prisme; on peut calculer presque le lieu précis où il se dessine; il y avait au-dessus un deuxième arc plus faible, comme toujours; je n'ai pu le suivre comme l'autre, ailleurs que sur le ciel.
Je suis ravi de la cheminée à l'anglaise ou à la flamande qui est dans ma chambre; Jenny me donne l'idée d'en avoir une pareille à Paris, dans le cas où on aurait une maison à soi; une fois allumée, elle va toute seule; ce serait excellent dans mon atelier, dans celui de Gros, par exemple, avec un poêle de l'autre côté. Il y a économie assurément, profit pour la chaleur, et moins d'incommodités, en ce qu'on a moins à s'en occuper.