—Ce sont les jolités du Bon Dieu!
Les fleurs possédaient la vie, la grâce, la couleur! Elles étaient variées et innombrables comme les cœurs humains! Elles avaient des vices: l'orgueil, la paresse, la volupté, et des vertus: l'amour, la tendresse, la modestie. Le pavot versait le sommeil, l'aconit donnait la mort!
Mme de Pompadour déclara que les fleurs étaient l'âme de tout art. Elles serviraient de modèle aussi bien à une toilette (n'est-ce pas la nature qui les pare?) qu'à une coupe (ne sont-elles pas destinées à recevoir la rosée du matin?)
Jasmin, accroupi parmi les épines des églantiers, les pieds dans la terre humide qui sentait la sève, écoutait cette voix. Il n'avait jamais entendu parler ainsi. M. de l'Isle lui-même paraissait sous le charme. Longtemps, ces paroles revenaient aux oreilles de Jasmin, ailées et irritantes.
On comptait inaugurer Bellevue à la fin de novembre. Les tapissiers déballaient les meubles, depuis les bras de fleurs de Vincennes, les feux de bronze, les girandoles, jusqu'aux brocs lapis et or, aux assiettes de Saxe, aux couteaux à manche vert.
Le 24 novembre, le Roi, revenant de Fontainebleau arriva à Bellevue pour souper et dormir. Il faisait un temps gris. Le petit château tout neuf paraissait transi, parmi les arbres sans feuilles. Pourtant Mme de Pompadour voulut que ce fût fête. Elle ordonna un feu d'artifice et fit revêtir à sa domesticité un uniforme fabriqué exprès à Lyon.
Le Roi était accompagné de plusieurs seigneurs. Mais les cheminées qui n'avaient pas encore essuyé l'humidité enfumèrent les appartements. Il fallut souper au bord de la Seine, à Brimborion, et la Marquise contremanda le feu d'artifice, au grand dam des badauds, qui s'étaient réunis à l'extrémité de la plaine de Grenelle.
En revanche, le 28 janvier suivant, on joua la comédie au château de
Bellevue. Les comédiens représentèrent l'Homme de Fortune par le sieur
Lachaussée. Après la pièce M. de la Vallière ordonna un ballet qui fit
grand plaisir.
Martine avait apporté à la marquise de Pompadour et aux autres dames des éventails de Nankin qui s'harmonisaient avec la salle de théâtre décorée à la chinoise; elle raconta le ballet à Buguet:
—On vit d'abord une montagne, dit-elle, qui, bien qu'enserrée sur la scène, semblait plus haute qu'une tour de Notre-Dame. Elle n'avait pourtant qu'un peu plus de la taille des valets de coulisse. Elle s'ouvrit et il en sortit un petit château tout pareil à celui de Bellevue. Tu aurais pu compter les fenêtres et les cheminées. On voyait les balustres, le reflet du soleil dans les vitres. Alors des jardiniers—ô des jardiniers à rosettes, avec des vestes bleues vermicellées de rose—firent semblant de perfectionner les parterres et se mirent à baller! Ils étaient jolis à croquer et tout au parfait, avec leurs joues rouges comme la crête d'un coq et leurs perruques en aile de pigeon, mais je t'aime mieux qu'eux. Ils me rappelaient ces petits abbés qui viennent chez Madame et auxquels il ne manque que d'accoucher pour être des femmes! Tu ris? …. Ensuite la décoration représenta le grand chemin de Versailles. Et il arriva une de ces voitures qu'on appelle ici pots-de-chambre. Elle était ma foi pleine de femmes. Elle culbuta et les dames dansèrent. Ces dames étaient des petites filles de neuf à quatorze ans, fort mignonnes et le Roi applaudissait très fort.