Ces événements enchantèrent Jasmin, d'autant plus que Martine lui fut rendue et que la Marquise vint plus souvent à Bellevue.

Quelques centaines d'ouvriers travaillaient encore au parc en avril.
Vers mai le domaine rayonna dans toute sa splendeur.

Au milieu de ce mois, Buguet, ayant fait un matin le tour des allées, s'arrêta un peu avant midi près du réservoir, à l'extrémité de la terrasse des orangers.

Une lumière diamantine caressait les murs du château; au ciel tendre un nuage d'un blanc pâle pénétré d'azur s'allongeait vers le zénith, comme un voile qu'on aurait levé.

—Enfin! s'écria Jasmin.

Ses fleurs brillaient épanouies. Ah! ce qu'il avait attendu l'éclosion! Sous les nuits étoilées, que de fois il avait écouté les plantes qui, poussant dans le silence, écartaient quelque miette de terre, un brin de paille, une feuille morte! Elles produisaient un bruit imperceptible, mais le jardinier en saisissait la musique. Il guettait les levées dans les plates-bandes, les premiers mouvements quand le zéphyr passait. Dès qu'un bouton apparaissait, Jasmin était heureux comme le père qui voit s'ouvrir les yeux de son enfant. Les pivoines sortirent du sol pareilles à des nichées d'oiseaux pourpres, les tulipes en cornets verts. De fins boutons fusèrent aux touffes de narcisses. Les iris érigèrent parmi les poignards de leurs feuilles leurs flammes d'abord encloses d'une enveloppe livide. Les ancolies ailées s'apprêtèrent à voler sur les tiges.

Maintenant tout frémissait. De la terrasse des orangers jusqu'au bord de la Seine, la côte se couvrait de corbeilles où l'or et l'argent des alyses, les centaurées légères, la multitude douce ou révoltée des pavots s'embrasaient. Les auricules mêlées aux primevères posaient des bijoux clairs sur du velours chaud. Les adonides jetaient des gouttes de sang dans leur verdure aérienne.

Les feuilles avaient poussé partout, tendres, jeunettes, les tillots offraient leurs têtes vierges à la dorure du soleil, les éventails des palissades allongeaient des décors d'une brillante nouveauté, les marronniers dressaient leurs thyrses d'ivoire.

D'un coup d'œil Jasmin embrassa cette féerie. Le château lui-même, sur le fond des bois rajeunis, paraissait s'enlever au ciel sur les ailes des parterres qui s'allongeaient à ses côtés.

Et Buguet vit la beauté de ce petit palais, la jolie proportion des fenêtres, entre lesquelles reposaient des bustes de marbre, et celle des balcons où les armoiries de la Marquise apparaissaient: trois tours dorées. Il comprit la majesté souriante des frontons sur les toits mansardés où les croisées s'encadraient comme des miroirs, et la juste échelle des huit marches qui conduisaient aux trois portes alignées. Et ayant saisi l'irréprochable disposition des terrasses, la mesure des allées, la place choisie des palissades, les engageantes combinaisons des chemins, il aperçut la façon divine dont la grâce du château se mêlait à celle des jardins. Ensemble délicat où les choses se faisaient valoir l'une l'autre sans jalousie! Comme pour tenter d'aimables avances, la pierre prenait la souplesse de la fleur, et les fleurs, dans leurs ensembles, frémissant comme des guitares, obéissaient à des lois d'élégante architecture. Les ciseaux du sculpteur et la serpette du jardinier se retrouvaient d'une même famille dans la joie de plaire. Tout se mariait, tout recelait une âme ailée, radieuse, donnant aux murs, aux parterres, aux arbres une physionomie spirituelle, une cadence parfumée, un rythme subtil.