—Tu es solide, dit-elle en souriant. Mais je n'ai point de place pour toi en ce château. Tu iras à Versailles.

La physionomie de Tiennette s'attrista tout à coup.

—Que cela ne t'ennuie! reprit la Pompadour. Tu seras bien traitée et je ne veux faire de toi une maritorne, peste!

—Mais, Madame, il me faudra quitter Martine!

La Marquise éclata de rire:

—Tu la reverras souvent. Tu partiras pour Paris. De Paris on te conduira à Versailles. Et pour que le voyage te semble moins long, Martine et son mari t'accompagneront jusqu'au Pont Royal. Va!

Quelques jours après, par un beau temps de juillet, Jasmin, Martine et Tiennette prenaient le coche d'eau pour Paris. Ils devaient manger à midi à la rôtisserie de la rue Vide-Gousset avec un vieux valet du Roi qui s'appelait Bachelier et un autre qui avait nom Lebel. C'est à ces deux hommes qu'il fallait confier Etiennette. Agathon Piedfin était du voyage, ayant demandé un jour de repos.

Aussitôt arrivé à Paris, Piedfin s'esquiva. Martine alla avec Tiennette commander pour la Marquise des bimbeloteries au «Petit Dunkerque», quai de Conti, au coin de la rue Dauphine. Jasmin les accompagna, mais il quitta les femmes à l'entrée du magasin où le sieur Granchez vendait «sans surfaire tout ce que les arts produisaient de plus nouveau», et il se mit à flâner. Il était neuf heures du matin.

Jasmin prit le Pont-Neuf. Il contempla d'abord la statue équestre d'un roi élevée sur du marbre blanc et que les gens appelaient le «cheval de bronze». Aux quatre coins du piédestal des hommes en métal, mi-nus, foulaient des cuirasses, des boucliers, des carquois et des casques. Comme c'était jour ouvrier, les deux trottoirs du pont se trouvaient couverts de tentes avec boutiques. Des forains vendaient cent objets pour le populaire. On se bousculait parmi les mendiants, les crocheteurs, les fiacres, les carrosses jaunes aux essieux rouges; une poissarde poussait sa brouette en criant: «Voilà le maquereau qui n'est pas mort, il arrive! il arrive!», un chanteur, hissé sur un tabouret, braillait aux sons d'un violon aigre devant la place Dauphine: bâtie sur l'île de la cité, celle-ci avançait vers le cheval de bronze deux maisons roses aux stores bleus, aux carreaux verts; l'une faisait le coin du quai des Orfèvres et Jasmin vit à ses fenêtres une belle jeune fille poudrée de blanc qui pendait ses cages.

Mais un carillon tinta, joyeux comme si le ciel lui-même se fût pris à chanter. Ses notes tombaient du campanile doré de la Samaritaine. Buguet regarda les cloches. La Samaritaine avait été reconstruite en 1712 à la seconde arche du Pont-Neuf, du côté du Louvre. Ce bâtiment, édifié sur pilotis, élevait l'eau par une pompe et comprenait trois étages, dont le second se trouvait au niveau du pont. L'avant-corps, en bossage rustique, vermiculé et cintré au-dessus d'un cadran bleu, supportait un groupe représentant Jésus-Christ avec la Samaritaine auprès du puits de Jacob. Le puits était figuré par un bassin en forme de grand vase dans lequel tombait une nappe d'eau sortant d'une coquille à dégueuleux.