—Je viens de préparer le fruitier. Si tu m'en crois, nous cueillerons tout aujourd'hui. Le soleil ne chauffera plus guère. Au surplus les reinettes ont bonne mine et les calvilles jaunissent.
Jasmin murmura:
—Vous avez raison, ma mère.
La Buguet reprit:
—J'ai fait prévenir Etiennette Lampalaire. Elle nous aidera. Ce n'est point une engourdie.
Jasmin alla dans le petit hangar prendre son échelle: il la mit contre un grand pommier, puis il fixa son panier à un crochet pour le suspendre aux branches. Il monta; l'arbre croulait sous le poids des fruits. Avec précaution, Jasmin cueillit les pommes, les déposa dans une corbeille sans les froisser: car «toute blessure est pourriture», il savait cela de naissance.
Quand les paniers furent remplis, la Buguet en prit un à chaque bras et s'achemina vers la maison. Elle rangea les calvilles sur les claies, la queue en l'air. C'était une brave femme. Elle avait travaillé dur avec son homme, qui «avait parfois des turlutaines». Pensez! Il était le neveu d'un maître d'école, il savait lire! Savoir lire! Une mauvaise affaire qui mange le temps et déroute l'esprit! Ainsi, pendant que feu Buguet tenait le nez penché sur un bouquin, l'ivraie poussait, et si dru que souventes fois la bonne épouse vit des semis entiers étouffés par les bleuets et les pieds d'alouette: son mari les voulait respecter parce que les bleuets ressemblaient à ses yeux, à elle (ah! ça la faisait rire!) et que les pieds d'alouette donnaient une légèreté aux fleurs des plates-bandes! Tout ça, des idées qui coûtent cher au bout de la vie! Son fils aussi avait parfois l'air d'un songe-creux. Tout le monde cependant aimait Jasmin, il était de bon caractère; puis—ce qui devient rare!—il savait son métier.
—Bien sûr, s'il a la protection d'un duc ou d'un surintendant, il ira loin! disaient les gens.
Mais il arrivait à Jasmin de se montrer distrait, même triste. Ces dernières semaines surtout. Plus de sourire, plus de gaîté! Il réfléchissait à Dieu sait quoi! C'était depuis la chasse royale. Avait-il envie de se faire piqueux ou chevau-léger? Folie, lorsqu'on possède un bon métier et qu'on est sûr d'avoir chaque jour sa croûte à rompre et son lit bien chaud. Aussi La Buguet ouvre l'œil! Elle espère vivre assez longtemps pour marier son fils à une bonne ménagère, qui «veillera au grain».
Mais Tiennette arrive. Ses cheveux noirs, déjetés par le vent, le sourire clair de ses lèvres retroussées, son visage hâlé, ses yeux bruns et espiègles: tout brille. Sous le corsage de l'enfant qu'elle est encore, les seins de la femme poussent déjà. Aussi un matin qu'elle portait du lait au château, le vieux marquis d'Orangis invita la fillette à partager sa crème au houacaca, laquelle est faite d'une poudre composée de cannelle et d'ambre qui vient du Portugal et réchauffe les sens. Tiennette raconta depuis que le vieillard l'avait embrassée bien fort, le gobelet vidé, puis qu'elle s'était enfuie.