Les jours suivants, Pierre se promena dans le village avec quelques galvaudeux. Ils donnaient les détails sur l'événement du 14 juillet. Ils mirent des feuilles vertes sur leurs feutres cabossés pour imiter Camille Desmoulins au Palais-Royal: ils remplacèrent bientôt les feuilles par une cocarde rouge et bleue et Règneauciel agita une pique de garde national, qu'un marinier lui avait apportée de Paris.
Bientôt on apprit que les paysans boutaient le feu aux châteaux par toute la France. Jasmin craignit pour celui de Bellevue. Il le voyait avec ses quatre murailles noires, son toit écroulé, les serres détruites, les orangers jetés sur le sol comme les révoltés que la mitraille avait tués le long des murs de la Bastille. Le soir il fouillait l'horizon du côté d'Étioles.
Cependant les événements se calmèrent pour de longs mois. Une ère fleurie semblait renaître. Il vint de Paris quelques vagues espérances. Une fête avait eu lieu au Champ-de-Mars, où le Roi avait embrassé les représentants de la commune et les fédérés des départements. On se répétait jusqu'à Boissise les inscriptions patriotiques de l'arc de triomphe. L'Assemblée constituante ayant aboli les titres, les armoiries, les livrées et les ordres de chevalerie, Pierre Règneauciel affecta d'appeler le seigneur du village «citoyen Orangis».
Mais peu après les manants virent plusieurs berlines attelées chacune de six chevaux s'arrêter devant le château. Le marquis descendit de l'une d'elles, botté à l'anglaise, sanglé dans un habit vert-dragon, les jambes serrées en une culotte de peau de daim. Il portait un chapeau rond qu'il s'enfonça, d'un geste colère, en pénétrant dans son parc.
Les valets hissèrent de grosses malles dans les voitures. Des villageois vinrent regarder. Les laquais les chassèrent avec furie.
Quand les berlines furent chargées, elles partirent au galop.
Pierre Règneauciel courut derrière le cortège en agitant un vieux pistolet sans amorce:
—Ils émigrent! Ils émigrent!
Il revint essoufflé devant l'église et cria:
—Vive la nation!