Le jardinier se croit coupable d'une sorte de sacrilège, d'un attentat amoureux envers Mme d'Étioles. Il n'oserait au soleil soutenir son regard et il la baise et la caresse en pensée! Ah! si la terre, la confidente de ses espoirs, voulait le sauver! S'il pouvait, dans les sillons refroidis, semer les gouttes de son sang pour y faire éclore son délire en fleurs plus rouges que l'œillet, plus charnelles que la grenade! Mais la terre est sourde, et la terre boirait le sang et ne rendrait pas la paix au cœur de Jasmin!

—Il faut pourtant se faire une raison, dit le fleuriste.

Mais le peut-il? Il mourrait s'il devait ne plus revoir Mme d'Étioles. Il vit avec la secrète pensée de la rencontrer encore. La scène de la forêt passe devant ses yeux: il sent toujours le regard changeant de la noble dame se poser sur lui, il se rappelle la pression de sa main, quand il l'a relevée. Plusieurs fois en une course haletante à travers le pays Jasmin est retourné au pied de l'arbre sous lequel il a déposé la fée: il s'y assied, écoute le murmure des feuilles et pour mieux revoir baisse les paupières. Un matin il a cru aller jusqu'à Étioles. Il a résisté, mais la lutte a été si forte qu'il était brisé comme s'il avait déraciné un chêne. Et puis à Étioles il eût rencontré Martine!

Martine!

Ce nom tinte dans les pensées de Jasmin. Il songe à la jolie soubrette. Elle l'aime, elle. Martine est douce, elle est bonne. Elle serait la compagne désirable, l'amie sûre et complaisante. Brave petit cœur! Quand Martine lève les yeux vers Jasmin, que d'amour humble et dévoué il y découvre! Si la pauvrette savait le tourment qui ravage son promis!

—Ça la ferait mourir!

Et dans une prière fervente, pleine de tendresse, interrompue par des sanglots, Jasmin supplie Martine, l'amoureuse de son enfance et de sa jeunesse d'exorciser l'intruse et de reprendre dans son cœur la place qu'elle occupait seule. Il la supplie, se jette en pensée à ses genoux, et cherche la coulée balsamique et lénifiante des regards de la villageoise.

Tout à coup il se lève, ricane:

—Martine n'y peut rien!

Mais il essaya cependant de puiser au fond de sa nature une de ces forces qui permettent à certains de maîtriser leur passion. Il chérissait les roses sans qu'elles lui parlassent, il adorait les astres sans pouvoir en approcher. A celle qui imposait au fond de lui son image ne pouvait-il consacrer pareil amour? Ne pouvait-il, pour la paix de son âme, en faire une étoile, une fleur éternelle, une reine sacrée? Il lui enverrait ses plus belles tulipes, comme des gobelets précieux où elle verserait quelques-uns de ses regards. Il lui tisserait des guirlandes de Bengale ainsi qu'à une statue. Il irait la revoir, il irait près d'elle, en humble, car il fallait qu'il la revît! Mais Dieu! il tuerait sa folie!