IV
Noël arriva sans bruit les pieds dans la neige. Si les cloches n'eussent sonné pour sa venue, on ne lui eût pas ouvert plus qu'au vagabond qui sort de la forêt.
Depuis huit jours chaque matin Buguet à grands coups de balai éloignait de la maison le froid tapis qui menaçait d'intercepter l'entrée: cela fit un rempart qui empêcha le vent de hurler sous la porte.
Le village paraissait fier de ses lucarnes encadrées de frimas, du collier des pignons, des capuches des cheminées. Le clocher prenait un beau ton jaune et le coq emmitouflé eut l'air d'une petite bête sans tache.
Au loin les coteaux s'élevaient scintillants. Le fleuve roulait une eau grossie par les glaçons.
Vers dix heures, la veille de Noël, le ciel rayonna.
Depuis le matin Etiennette Lampalaire était chez les Buguet, aidant au ménage. Agile elle fit d'une vieille bassinoire de cuivre un vrai soleil, et de la poêle à crêpes, toujours enduite de graisse et qui ne servait qu'à la Chandeleur, une lune qu'elle pendit à un clou de la grande cheminée: l'intérieur noir fut éclairé.
Martine avait promis de venir le soir et de passer le jour de fête à
Boissise.
L'après-midi Tiennette pluma l'oie. Elle n'avait pas coupé le cou à la bête: la plume étant son profit, elle la voulait «vive». Bien que ce fût pitié d'entendre crier l'oiseau, la fillette chantait en faisant à pleines mains neiger le duvet dans le creux de son giron.
Quand le ventre de l'oie apparut gras et blanc entre les ailes battantes, les cheveux noirs de Tiennette étaient poudrés comme ceux d'une marquise. Jasmin lui en fit compliment. La fillette n'y prit point garde; c'était le moment où elle serrait entre ses genoux sa victime pour lui ouvrir la gorge. Le sang coula.