—C'est des choses qu'on voit une fois dans sa vie, insista Gillot.
Eustache arriva sur ces entrefaites. Il poussa des exclamations en apprenant que la mère Gillot était empêchée. Mais il enleva Jasmin.
—Je suis certain que le Roi vient, affirma-t-il. Je le tiens de grenadiers à cheval qui raccommodaient la route.
Comme Jasmin s'étonnait que des soldats vinssent réparer les chemins pour un seul passage de carrosses:
—Ah! Ah! reprit Chatouillard, c'est qu'il y a des dames dans les carrosses, et les cahots, ça ne fripe pas seulement les atours! Il y a autre chose en dessous qu'il faut soigner!… Ça te fait rire, jardinier! Tu ne t'assieds pas sur tes laitues quand tu les portes au marché de Corbeil?
—Eh! J'ai trop souci de ma marchandise!
—Chacun a souci de la sienne, mon gars! Hue, Bourry!
Le cheval trottait ferme, excité par les éclats de voix d'Eustache et les coups de fouet. Les jeunes gens atteignirent Nandy, dont la petite église sonna dix heures. Ils traversaient les champs déjà fauchés où les perdrix couraient dans le chaume. Les meules posaient leurs cônes d'or à côté des bosquets d'un vert sombre; une brise légère fit glisser le frisson pâle des feuilles retournées.
Le village de Lieusaint, où ils arrivèrent bientôt, était encombré. Un air de fête soufflait. Les groupes de paysans allaient, venaient, avec des fermières en coqueluchon noir ou en chapeau de paille; une quêteuse de grand chemin, ses souliers à la ceinture, regardait, l'air ahuri. Un âne chargé d'ustensiles revenait du marché de Corbeil, accompagné de laitières portant le pot de cuivre sur la tête et de gamins qui avaient été vendre des noisettes au litron.
Les grenadiers à cheval caracolaient, sous leur bonnet rouge garni de peau d'ourson.