—Mais ce ne sont point des chiens de chasse?
—Cela ne fait rien, reprit don Juan; ils ont assez de talent pour trouver une piste et la suivre, le reste me regarde. Pendant le jour, le tigre est timide; il se blottit sous quelque roche ou se tient perché sur les branches d'un gros arbre: il dort; la nuit seulement il est terrible. Voilà mon favori; c'est le premier de mes pointeurs, dit-il en jetant une moitié de tortille à l'un des petits mendiants, bête un peu maigre, grise de couleur et d'un poil rare, dont rien n'annonçait les remarquables facultés; nous revenons rarement les mains vides quand nous partons de compagnie; mais il se fait vieux et je ne sais si je pourrai jamais le remplacer.
—Mais au fait, don Juan! lui dis-je (car j'aime peu les précautions oratoires, et mon hôte, assez bavard, menaçait de faire traîner le récit).
—Voici, poursuivit-il en souriant: aussitôt la bête déterrée, si, cachée dans les roches, il s'agit de l'en faire sortir; si, dans la forêt, l'animal fuit devant l'aboiement, monte dans un arbre et tombe, pour ainsi dire, en arrêt sur mon chien, qu'il couve de l'œil en lui adressant, la figure plissée, ces rauques soupirs que vous devez voir d'ici, il ne s'occupe en rien de ma personne et n'a point l'air de me voir; aussi je prends mon temps, je choisis l'endroit, je vise aussi longtemps qu'il me plaît; en un mot, je l'assassine. Vous voyez que cela n'a pas grand mérite. Il se rencontre des cas où l'immobilité du jaguar est si grande, et son attention si complétement absorbée par le chien qui jappe, qu'au moyen d'une branche d'arbre et d'un lasso on l'étrangle, pendu ou non, comme le plus inoffensif des animaux. Tenez, j'ai là quelques peaux assez bien conservées, et si vous voulez en accepter une, cela me fera plaisir.
J'acceptai de grand cœur: celle que je choisis était de moyenne taille, et la balle, entrée au défaut de l'épaule, était sortie de l'autre côté. Je ne reverrai plus don Juan, et certes il n'entendra jamais parler de moi; je lui adresse néanmoins mille grâces pour les deux journées que je passai près de lui.
Mon domestique et mes deux Indiens bouillaient d'impatience: l'un s'ennuyait, les deux autres craignaient, au retour, une semonce de leurs maîtres pour tant de jours perdus; je rentrai donc dans ma prison flottante; nous espérions atteindre las Playas le soir même.
Plus nous avancions et plus les cours d'eau diminuaient d'importance; les embranchements se multipliaient, en outre, jusqu'à former des entre-croisements et des méandres où devait hésiter l'homme le plus expérimenté: aussi mes conducteurs s'égarèrent-ils tout d'abord, pour arriver au milieu d'un immense marais où peut-être jamais cajuco n'avait pénétré.
Quelle joie pour un chasseur! le marais semblait n'être, proportions gardées, que le vaste réservoir d'un jardin d'acclimatation. Il y avait foule, mais foule immense, de canards de toutes espèces, oies, hérons, cigognes et de grands oiseaux de la même famille, nommés au Mexique perros de agua, et tant d'autres dont mon ignorance m'interdit la nomenclature. C'était un babil, un bruit, un grouillement indescriptible; ces oiseaux étaient peu sauvages, ils nous regardaient étonnés, mais sans terreur; ils nous laissaient approcher à vingt pas, puis ils s'en allaient vingt pas plus loin pour nous regarder encore. J'en tuai quelques-uns sans beaucoup effaroucher les autres, et, du reste, je les abandonnai, ne sachant qu'en faire.
Je préférais les crocodiles dont le nombre était vraiment prodigieux; mais, beaucoup plus fins qu'il ne semble, ne montrant presque jamais que le bout du nez et les deux yeux saillants, il fallait une grande adresse pour les atteindre, et, malgré mes coups de feu multipliés, je n'en fusillai qu'un seul.
Mes Indiens cherchaient vainement une issue; nous finîmes par nous ensabler: nouveau temps perdu. Ils retournèrent en gémissant et s'enfoncèrent dans une espèce de canal entièrement abrité sous l'ombrage, mais presque comblé par les troncs d'arbres. L'eau, dormant sur un fond de vase, dégageait des vapeurs empestées; des iguanes seules animaient ces lieux désolés; il y en avait de magnifiques et d'une longueur incroyable; j'en blessai une de sept pieds, brillante de couleur et perlée comme un beau lézard. Elle avait, de la tête à la queue, la dentelle la plus finement découpée qui se pût voir, et sa gorge, gonflée par la colère, atteignait un développement considérable; cette poche était surtout l'objet de ma convoitise; j'en voulais, je l'avoue naïvement, faire une blague à tabac. L'animal, arrêté dans sa course et gravement blessé, se défendait encore, et je dus lui donner trois coups de poignard dans la tête pour l'achever; mais la bourse en question parfaitement découpée et frottée de pommade camphrée, ne put se conserver; d'abord, elle perdit ses couleurs, puis les petites écailles tombèrent, et la peau même finit par se couper.