J'avais hâte de sortir de ce canal infect; quelques embarcations amarrées à la rive nous firent espérer une cabane où mes guides pourraient se renseigner. L'un d'eux disparut un instant, et revint bientôt la figure souriante; nous approchions; une demi-lieue au delà nous devions apercevoir le village de las Playas. En effet, nous débouchâmes presque immédiatement sur un vaste réservoir où le manque d'eau empêchait la pirogue d'avancer; il fallut quitter nos bottes, retrousser nos pantalons et pousser à la roue; mon domestique, néanmoins, n'en voulut rien faire, craignant de compromettre sa chère santé: mais je devais en voir bien d'autres avec lui. Une fois les maisons en vue, je laissai le cajuco, promettant aux Indiens d'envoyer du village des porteurs pour les aider et décharger mes bagages. Une demi-heure après, j'atteignais las Playas et la maison de don Ignacio où j'arrivai exténué, mourant de soif, et dans l'état d'un homme complétement ivre. J'attribuai ce malaise à la chaleur suffocante, aux exhalaisons méphitiques du canal, et surtout à la demi-heure de marche au milieu de la fange du marais.

La maîtresse du logis m'apporta une jicara pleine d'un posole sucré que j'avalai d'un trait, une autre encore, puis une autre, car je ne pouvais me désaltérer; j'entrai alors dans une transpiration abondante et je m'endormis dans le hamac. Deux heures après, l'indisposition avait disparu; mais, rarement dans mes voyages, je ne crus côtoyer d'aussi près quelque foudroyante maladie.

XIII

PALENQUÉ

De las Playas à Palenqué.—Le village de Santo Domingo.—Don Agustin Gonzalès.—Les deux bas-reliefs.—Les ruines.—Le palais et les temples.—Travaux photographiques.—Insuccès.—Les nuits, apparitions.—Les lucioles.—Les tigres.—Retour à Santo Domingo.

Au sortir de las Playas, le sentier, fermé d'abord par une ligne de forêts, s'ouvre bientôt sur une perspective de prairies entourées d'arbres où la nature épuise toutes les féeries de sa vierge fécondité. Des bosquets ombreux, semés au milieu des plaines verdoyantes, paraissent disposés pour le plaisir des yeux, tandis que la ceinture des grands arbres qui bornent l'horizon, lui donnent cet aspect apprêté des parcs anglais uni à la sauvage grandeur des œuvres de la création.

Tantôt le cheval qui vous emporte semble en vainqueur guider vos pas sous des arcs de triomphe où des lianes gigantesques pendent en festons splendides, et tantôt, courbant la tête sous des arceaux étroits, vous glissez comme un chevreuil égaré dans les massifs de la forêt.

Ici, la plaine s'ouvre de nouveau, et dans sa lutte avec le bois qui l'enserre, victorieuse ou vaincue tour à tour, elle se rétrécit, s'allonge, s'agrandit ou se ferme, déployant une variété de contours, une richesse de lignes où les molles ondulations des pelouses factices se mêlent aux âpretés des solitudes.

Là, s'épanouit la flore des savanes; mais plus loin, reprenant ses droits, la forêt jalouse, écrase toute végétation fleurie sous le poids formidable de ses ombres séculaires. Des lièvres effarés sillonnent en tous sens les hautes herbes de la prairie, pendant que des peccaris féroces, indifférents dans leur audace, poursuivent en longue file des sentiers déjà foulés. De grands aras mêlent leurs cris perçants aux hurlements des zaraguatos suspendus dans les dômes, tandis que le daim timide vous adresse de loin un regard étonné.

L'esprit est frappé par le rêve biblique de l'Éden, et l'œil cherche vainement l'Ève et l'Adam de ce jardin des merveilles: nul être humain n'y planta sa tente; sept lieues durant ces perspectives délicieuses se succèdent, sept lieues de ces magnifiques solitudes que bornent de trois côtés les horizons bleus de la Cordillère.