Il existe un service de diligences qui transportent les voyageurs jusqu'au pied du volcan.
La diligence traverse Ayotla, laisse à droite la route de Vera Cruz et s'enfonce dans la plaine, passe devant la filature de Miraflores, s'arrête un instant à Tlalmanalco pour déboucher sur Amécaméca. Amécaméca est un grand village au pied du volcan, et sa position dans la plaine est une des plus belles de la vallée. Je m'étais lié d'amitié, dans ce dernier village, avec don Cyrilo Perez, négociant, et son frère don Pablo, juez conciliador, juge de paix d'Améca.
Ce dernier s'occupait avec passion de photographie, et nous avait accompagnés dans diverses excursions; aussi, ces deux aimables caballeros firent-ils leur possible pour nous faciliter l'ascension du pic. Il fallut néanmoins retarder le départ; huit jours de pluie nous clouèrent au village, et le volcan ne se montrait que par intervalles rares: dans ces conditions, le voyage eût été manqué. Le temps enfin se remit au beau et nous partîmes. Nous allâmes d'abord coucher à l'hacienda de Tomacoco, belle habitation appartenant à la famille Perez et située au milieu d'un paysage admirable. Nos guides et les domestiques devaient nous y rejoindre.
Le lendemain, de fort bonne heure, nous étions en route; ma troupe se composait des deux guides, de quatre Indiens, de don Louis et moi. Le sentier s'enfonce dans les bois de sapins pour devenir bientôt abrupt et glissant. Chaque pas en avant donne au panorama de la vallée une plus grande extension, et dans les éclaircies du bois, l'œil se repose ravi sur les sites les plus enchanteurs; la forêt se développe grande et majestueuse, nous croisons à chaque instant des arbres d'un diamètre énorme et d'une hauteur gigantesque. Mais le froid nous saisit, il nous faut mettre pied à terre pour soulager nos montures, dont le souffle bruyant annonce la fatigue et l'oppression.
Nous atteignons alors un premier plateau que croise le sentier de Puebla. Cette route est la même que suivit Cortez dans sa marche de Cholula sur Mexico, et nous croyons intéresser le lecteur en lui donnant la belle page que l'historien Prescott a consacrée à cet épisode de la vie du conquérant. La voici:
«Les Espagnols défilèrent entre deux des plus hautes montagnes de l'Amérique septentrionale, Popocatepetl, «la montagne qui fume,» et Iztaccihuatl, ou «la femme blanche,» nom suggéré sans doute par l'éclatant manteau de neige qui s'étend sur sa large surface accidentée. Une superstition puérile des Indiens avait déifié ces montagnes célèbres, et Iztaccihuatl était, à leurs yeux, l'épouse de son voisin plus formidable. Une tradition d'un ordre plus élevé représentait le volcan du nord comme le séjour des méchants chefs, qui, par les tortures qu'ils éprouvaient dans leur prison de feu, occasionnaient ces effroyables mugissements et ces convulsions terribles qui accompagnaient chaque éruption. C'était la fable classique de l'antiquité. Ces légendes superstitieuses avaient environné cette montagne d'une mystérieuse horreur, qui empêchait les naturels d'en tenter l'ascension; c'était, il est vrai, à ne considérer que les obstacles naturels, une entreprise qui présentait d'immenses difficultés.
«Le grand volcan, c'est ainsi qu'on appelait le Popocatepetl, s'élevait à la hauteur prodigieuse de 17,852 pieds au-dessus du niveau de la mer, c'est-à-dire à plus de 2,000 pieds au-dessus du «monarque des montagnes,» la plus haute sommité de l'Europe. Ce mont a rarement, pendant le siècle actuel, donné signe de son origine volcanique, et la «montagne qui fume» a presque perdu son titre à cette appellation. Mais à l'époque de la conquête, il était souvent en activité, et il déploya surtout ses fureurs dans le temps que les Espagnols étaient à Tlascala, ce qui fut considéré comme un sinistre présage pour les peuples de l'Anahuac. Sa cime, façonnée en cône régulier par les dépôts des éruptions successives, affectait la forme ordinaire des montagnes volcaniques, lorsqu'elle n'est point altérée par l'affaissement intérieur du cratère. S'élevant dans la région des nuages, avec son enveloppe de neiges éternelles, on l'apercevait au loin de tous les points des vastes plaines de Mexico et de Puebla; c'était le premier objet que saluât le soleil du matin, le dernier sur lequel s'arrêtaient les rayons du couchant. Cette cime se couronnait alors d'une glorieuse auréole, dont l'éclat contrastait d'une manière frappante avec l'affreux chaos de laves et de scories immédiatement au-dessous, et l'épais et sombre rideau de pins funéraires qui entouraient sa base.
«Le mystère même et les terreurs qui planaient sur le Popocatepetl inspirèrent à quelques cavaliers espagnols, bien dignes de rivaliser avec les héros de roman de leur pays, le désir de tenter l'ascension de cette montagne, tentative dont la mort devait être, au dire des naturels, le résultat inévitable. Cortez les encouragea dans ce dessein, voulant montrer aux Indiens que rien n'était au-dessus de l'audace indomptable de ses compagnons. En conséquence, Diégo Ortaz, un de ses capitaines, accompagné de neuf Espagnols et de plusieurs Tlascalans enhardis par leur exemple, entreprit l'ascension, qui présenta plus de difficultés qu'on ne l'avait supposé.
«La région inférieure de la montagne était couverte par une épaisse forêt qui semblait souvent impénétrable. Cette futaie s'éclaircit cependant à mesure que l'on avançait, dégénérant peu à peu en une végétation rabougrie et de plus en plus rare, qui disparut entièrement lorsqu'on fut parvenu à une élévation d'un peu plus de treize mille pieds. Les Indiens, qui avaient tenu bon jusque-là, effrayés par les bruits souterrains du volcan alors en travail, abandonnèrent tout à coup leurs compagnons. La route escarpée que ceux-ci avaient maintenant à gravir n'offrait qu'une noire surface de sable volcanique vitrifié et de lave, dont les fragments brisés, affectant mille formes fantastiques, opposaient de continuels obstacles à leur progrès. Un énorme rocher, le pico del Fraile (le pic du Moine), qui avait cent cinquante pieds de hauteur perpendiculaire, et qu'on voyait distinctement du pied de la montagne, les obligea à faire un grand détour. Ils arrivèrent bientôt aux limites des neiges perpétuelles, où l'on avait peine à prendre pied sur la glace perfide, où un faux pas pouvait précipiter nos audacieux voyageurs dans les abîmes béants autour d'eux. Pour surcroît d'embarras, la respiration devint si pénible dans ces régions aériennes, que chaque effort était accompagné de douleurs aiguës dans la tête et dans les membres. Ils continuèrent néanmoins d'avancer jusqu'aux approches du cratère, où d'épais tourbillons de fumée, une pluie de cendres brûlantes et d'étincelles, vomis du sein enflammé du volcan, et chassés sur la croupe de la montagne, faillirent les suffoquer en même temps qu'ils les aveuglaient. C'était plus que leurs corps, tout endurcis qu'ils étaient, ne pouvaient supporter, et ils se virent à regret forcés d'abandonner leur périlleuse entreprise, au moment où ils touchaient au but. Ils rapportèrent, comme trophées de leur expédition, quelques gros glaçons, produits assez curieux dans ces régions tropicales, et leur succès, sans avoir été complet, n'en suffit pas moins pour frapper les naturels de stupeur, en leur faisant voir que les obstacles les plus formidables, les périls les plus mystérieux, n'étaient qu'un jeu pour les Espagnols. Ce trait, d'ailleurs, peint bien l'esprit aventureux des cavaliers de cette époque, qui, non contents des dangers qui s'offraient naturellement à eux, semblaient les rechercher pour le plaisir de les affronter. Une relation de l'ascension du Popocatepetl fut transmise à l'empereur Charles-Quint, et la famille d'Ortaz fut autorisée à porter, en mémoire de cet exploit, une montagne enflammée dans ses armes.
«Au détour d'un angle de la sierra, les Espagnols découvrirent une perspective qui leur eut bientôt fait oublier leurs fatigues de la veille. C'était la vallée de Mexico ou de Tenochtitlan, comme l'appellent plus communément les naturels; mélange pittoresque d'eaux, de bois, de plaines cultivées, de cités étincelantes, de collines couvertes d'ombrages, qui se déroulaient à leurs yeux comme un riche et brillant panorama. Les objets éloignés eux-mêmes ont, dans l'atmosphère raréfiée de ces hautes régions, une fraîcheur de teintes et une netteté de contours qui semblent anéantir la distance. À leurs pieds s'étendaient au loin de nobles forêts de chênes, de sycomores et de cèdres, puis au delà, des champs dorés de maïs et de hauts aloès, entremêlés de vergers et de jardins en fleurs; car les fleurs, dont on faisait une si grande consommation dans les fêtes religieuses, étaient encore plus abondantes dans cette vallée populeuse que dans les autres parties de l'Anahuac. Au centre de cet immense bassin, on voyait les lacs, qui occupaient à cette époque une portion beaucoup plus considérable de sa surface; leurs bords étaient parsemés de nombreuses villes et de hameaux; enfin, au milieu du panorama, la belle cité de Mexico, avec ses blanches tours et ses temples pyramidaux, la «Venise des Aztèques,» reposant, comme sa rivale, au sein des eaux. Au-dessus de tous ses monuments, se dressait le mont royal de Chapeltepec, résidence des monarques mexicains, couronné de ces mêmes massifs de gigantesques cyprès, qui projettent encore aujourd'hui leurs larges ombres sur la plaine. Dans le lointain, au delà des eaux bleues du lac, on apercevait, comme un point brillant, Tezcuco, la seconde capitale de l'empire; et plus loin encore, la sombre ceinture de porphyre qui servait de cadre au riche tableau de la vallée.