«Oh! oh! dit le père: la charité est autre chose que l’absence du mal. Si tu ne donnes rien au pauvre qui te demande du pain; si, sachant nager, tu ne cherches pas à sauver un homme qui se noie, tu ne fais pas de mal, mais tu ne fais pas le bien.
—Ce n’est pas, reprit le grand cousin en souriant, tout à fait ce que j’ai dit à Paul. À propos des défauts constatés dans les constructions, j’ai dit, je crois, que le bon est l’absence du mal; c’est-à-dire qu’en fait de constructions, et peut-être en beaucoup d’autres choses qui tiennent à l’ordre purement matériel, éviter ce qui est mauvais, c’est faire bien, mais non le bien. J’avoue d’ailleurs que je n’ai pas suffisamment développé ma pensée.
«Deux choses sont nécessaires pour devenir un bon constructeur: un esprit juste—ce qui tient à la nature morale de chacun de nous,—et l’expérience que l’on acquiert.
«L’observation et l’expérience qui en sont la conséquence nous servent à reconnaître le mal et à l’éviter; mais si, malgré cela, on n’est pas doué d’un esprit juste, ordonné naturellement, l’expérience, en permettant de se garder du mal, ne suffit pas à elle seule pour trouver ce qui est bon.
«D’ailleurs si, en morale, le bien est absolu et indépendant des circonstances, il n’en est pas de même en construction. Ce qui est bon ici est mauvais ailleurs, en raison du climat, des habitudes, de la qualité des matériaux et de la façon dont ils se comportent suivant telle ou telle circonstance locale. S’il est bon, par exemple, de couvrir un comble en ardoises dans un climat tempéré et humide, ce procédé ne vaut rien dans un climat chaud, sec et venteux. Des constructions de bois seront excellentes dans telles situations, mauvaises dans d’autres. S’il est bon, dans les habitations, d’ouvrir des jours larges, de vitrer de grandes surfaces sous les climats du nord, parce que la lumière est voilée, cela est mauvais dans des contrées méridionales où la lumière est intense et où il faut se garantir contre la chaleur. Si donc on peut faire un code de morale, on ne peut établir des règles absolues en construction, et c’est pourquoi l’expérience, le raisonnement et la réflexion doivent toujours intervenir lorsqu’on prétend bâtir. Bien souvent de jeunes architectes m’ont demandé quel était le meilleur traité de construction à consulter. Il n’y en a point, leur disais-je, par la raison qu’un traité ne saurait prévoir tous les cas, toutes les circonstances particulières qui se présentent dans la carrière de l’architecte. Le traité établit des règles; mais, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, vous vous trouvez en face de l’exception et n’avez plus que faire de la règle. Un traité de construction est bon pour habituer l’esprit à concevoir et à faire exécuter suivant certaines méthodes; il vous donne les moyens de résoudre les problèmes posés; mais ne les résout pas, ou du moins n’en résout qu’un seul sur mille. C’est donc à l’intelligence, à l’observation à suppléer, en ces mille cas présentés, à ce que la règle ne peut prévoir.»
Troisième leçon
«Hier, dit le grand cousin à Paul, lorsque celui-ci entra dans sa chambre, nous avons visité les caves et le rez-de-chaussée, aujourd’hui nous irons nous promener dans les greniers du château. Mais d’abord je vais vous montrer ce qu’on entend par une ferme[30] de charpente... La ferme la plus simple (fig. 13) se compose de quatre pièces de bois: deux arbalétriers[31], un entrait[32] et un poinçon[33]. Les deux pièces inclinées A sont les arbalétriers, la pièce horizontale B l’entrait, et la pièce verticale C le poinçon. Les bouts supérieurs des arbalétriers s’assemblent dans le poinçon, ainsi que je vous le fais voir par le détail D, c’est-à-dire à l’aide de deux tenons[34] E qui entrent dans deux mortaises[35] F et d’un épaulement G qui fait que toute la force du bois bute dans l’encoche I que nous appelons embrèvement[36]. Les bouts inférieurs des arbalétriers s’assemblent de même aux deux extrémités de l’entrait, ainsi que nous le fait voir cet autre détail H. Le poinçon s’assemble aussi par un tenon, dans le milieu de l’entrait, mais librement et sans appuyer sur cet entrait. Les tenons entrés dans les mortaises, on enfonce des chevilles de bois dans les trous que je vous marque, pour bien relier le tout. Plus vous appuyez sur le sommet M, plus vous tendez à faire écarter du pied les deux arbalétriers; mais ceux-ci étant fixés aux deux bouts de l’entrait, raidissent celui-ci comme la corde d’un arc. Donc cet entrait est d’autant moins disposé à se courber qu’il est mieux tendu, et le poinçon n’est là que pour le suspendre à son milieu et pour assembler la tête des arbalétriers. Mais de M en N ces arbalétriers peuvent fléchir sous le bois de la couverture: alors on ajoute deux liens O P qui arrêtent cette flexion en reportant les charges sur le poinçon, de telle sorte que celui-ci est à son tour tendu de M en P. Le bois ne pouvant s’allonger, le point P est fixe, donc les deux points O le sont aussi.
Fig. 13.
«Maintenant que vous savez ce qu’est la ferme la plus simple, montons dans les combles.»