Ces combles étaient vieux, réparés, consolidés bien des fois, et formaient un enchevêtrement de charpentes assez difficile à comprendre. «Autrefois, dit le grand cousin, il y a plus d’un siècle, on faisait les charpentes ainsi que vous le voyez ici: chaque chevron[37] portant ferme, c’est-à-dire que chacun des chevrons composait une ferme, sauf l’entrait que l’on ne plaçait que de distance en distance. Alors le bois était à foison et on ne songeait guère à l’économiser. Aujourd’hui il est moins commun et il est difficile de se procurer un nombre considérable de pièces d’une grande dimension. Les belles futaies qui couvraient le sol de la France ont été gaspillées sottement et les bois longs d’essence de chêne sont rares. Il a donc fallu les économiser. Aussi a-t-on pris le parti d’établir des fermes solides à une distance de 4 mètres environ l’une de l’autre. Sur ces fermes on a placé des pannes qui sont ces pièces horizontales que vous voyez de ce côté, et, sur ces pannes, des chevrons plus ou moins longs ont été posés pour recevoir le lattis des tuiles ou la volige de l’ardoise. Mais toute charpente de comble doit être établie sur des semelles, qui sont ces pièces horizontales reposant sur la tête des murs, qui relient et isolent les entraits de la maçonnerie, car il faut observer que les bois se conservent indéfiniment à l’air libre, sec, mais qu’ils se pourrissent rapidement au contact d’un corps humide comme est la pierre. Voyez ici cette pièce de bois presque engagée dans la maçonnerie, elle est à moitié réduite à l’état d’amadou, tandis que l’arbalétrier au-dessus qui est à l’air libre, à l’air sec, est aussi pur de pourriture que s’il était neuf.
Fig. 14.
«On faisait autrefois les planchers en plaçant des solives reposant sur des poutres et les murs. Ces solives et ces poutres restaient apparentes, ainsi que vous pouvez le voir encore dans la cuisine et la grande salle du rez-de-chaussée qui sert de dépôt. L’air circulait donc autour de ces bois et ceux-ci pouvaient durer des siècles. Mais on a trouvé que ces bois apparents n’étaient point agréables à la vue, qu’ils n’étaient point propres et permettaient aux araignées de tendre leurs toiles dans leurs intervalles. On a donc cloué des lattes sous ces solives et on a couvert ce lattis d’un enduit que nous appelons le plafond. Les bois ainsi enfermés, privés d’air, se sont échauffés (comme on dit en terme de charpenterie), c’est-à-dire qu’ils ont fermenté, et la pourriture les a bientôt attaqués. Si bien que des planchers à solives apparentes, qui avaient résisté à l’action du temps pendant des siècles, sont tombés de pourriture au bout de peu de temps du moment qu’ils ont été enfermés. J’ajouterai qu’autrefois, avant d’employer des bois dans les constructions, on avait la précaution de les laisser plusieurs années dehors à l’action de la pluie et du soleil. On les faisait baigner même un certain temps dans l’eau, afin de les purger de la sève (car la sève est le ferment qui cause la pourriture du bois). Quand ces bois écorcés et grossièrement équarris étaient restés à l’air pendant cinq ou six ans, on les employait. Mais nous sommes pressés à cette heure, et on met en œuvre des bois qui souvent n’ont pas une année de coupe. Ils ne sont pas secs, ont gardé leur sève, et, si on les enferme alors, ils fermentent rapidement, si bien qu’en quelques années les plus grosses poutres sont complètement pourries. Aussi les architectes prudents hésitent à employer du bois pour les planchers. Cependant leur emploi—même à l’état de dessication imparfaite—n’aurait pas de graves inconvénients si on ne les enfermait pas entre des enduits. Le pis qui pourrait arriver, ce serait des gerçures et des chantournements. Ils sécheraient employés, comme ils auraient séché à l’air libre.
«Il n’y a donc pas grand inconvénient à employer des bois fraîchement coupés pour des charpentes de combles, lesquelles sont généralement laissées libres. Elles sèchent sur place. Elles se déforment, mais ne pourrissent pas.
«Comme nous ne pourrons trouver, pour la maison de votre sœur, des bois absolument secs, nous ferons donc des planchers à solives apparentes et nous tâcherons, par des moyens simples et peu dispendieux, de leur donner une apparence qui ne soit pas désagréable.
«Mais il faut que vous compreniez bien quelles sont les qualités des bois. Je ne vous dirai pas que la nature a fait pousser ces grands végétaux que nous employons, pour notre agrément ou nos besoins. La nature s’est, je crois, fort peu préoccupée de savoir si le chêne, le sapin nous seraient bons à quelque chose; et si l’intelligence humaine a su tirer parti de ces matériaux qui croissent devant nos yeux, c’est après avoir reconnu et constaté par l’expérience leurs propriétés. Malheureusement il semblerait que les résultats de cette expérience ne tendent pas à s’accroître, et, à voir la façon dont on emploie le plus habituellement ces bois aujourd’hui, on pourrait admettre que nous sommes moins instruits que nos devanciers ou que nous avons perdu cette habitude de l’observation avec laquelle ils étaient familiers.
«Le bois étant un composé de fibres plus ou moins lâches ou serrées, possède une puissance de résistance considérable à une pression qui s’exerce suivant la longueur de ses fibres, mais il fléchit ou s’écrase facilement au contraire sous une pression exercée sur le travers de ces mêmes fibres. Ainsi, une bûche de 0m,10c de diamètre, d’une longueur d’un mètre, posée debout, supportera sans s’écraser ou se tordre une pression de plusieurs milliers de kilogrammes, tandis que le même poids brisera ou écrasera cette bûche posée horizontalement, comme vous écraseriez une tige de roseau sous votre pied. Prenez un fétu de paille bien sain, de 0m,10c de longueur, et posez votre doigt sur un bout en tenant ce fétu verticalement sur une table; il vous faudra appuyer assez fortement pour le faire fléchir, tandis que la moindre pression exercée sur ce même fétu, s’il est posé horizontalement, l’aplatira. Le fétu est un tube. L’arbre est composé d’une série de tubes les uns dans les autres. Plus ces tubes sont nombreux, serrés, fins, plus le tronc résiste à une pression, soit dans le sens de la longueur, soit dans le sens de l’épaisseur. Mais ceci nous indique que, pour conserver au bois ses qualités de résistance, il faut l’employer tel que la nature le donne, et c’est bien ainsi, en effet, qu’on procédait jadis. Chaque pièce de charpente était prise dans un brin d’arbre plus ou moins gros, suivant le besoin, mais on ne refendait pas les arbres dans leur longueur pour composer plusieurs pièces de charpente; car le cœur étant plus dur et compacte que n’est l’aubier (qui est l’enveloppe spongieuse placée sous l’écorce), et les couches concentriques du bois étant d’autant plus serrées et résistantes qu’elles avoisinent le cœur, si vous fendez un arbre en deux dans sa longueur, une des parois est beaucoup plus résistante que l’autre, l’équilibre est rompu et la flexion se produit facilement sous la charge. Les couches externes étant les plus récentes, celles-ci sont plus spongieuses et plus lâches de tissus que ne le sont les couches anciennes qui avoisinent le cœur; par conséquent la dessiccation opère sur ces couches externes un retrait plus considérable que sur les couches internes; de là, courbure. Soit A (fig. 14) une pièce de bois refendue, les couches B sont plus dures, plus compactes que celles C qui contiennent plus d’humidité et dont les fibres sont plus molles. En séchant, cette pièce de bois produira donc une concavité du côté externe, ainsi que je vous marque en D. Si le bois est laissé entier comme je le trace en E, les effets se neutraliseront et la pièce se conservera droite.
Fig. 15.