«Voyez cette charpente ancienne dont les chevrons portent ferme (fig. 15): les sablières[38] A sont équarries dans des brins de chêne, le cœur étant au centre. Il en est de même des chevrons B, des entraits C, des faux entraits D, des poinçons E, des blochets[39] F et des jambettes G; aussi toutes ces pièces ont conservé leur rigidité et aucune d’elles ne s’est courbée parce qu’elles ont été employées sèches et en brins non refendus. Voyez au contraire cette panne H posée sur cette ferme I d’une date récente, elle est courbée, non pas tant à cause du poids des chevrons qu’elle porte, que parce qu’elle est refendue et que le charpentier a maladroitement posé le cœur du côté intérieur. S’il eût fait le contraire, si le cœur eût été posé du côté du chevronnage, il est à croire que cette panne n’aurait point fléchi, peut-être même aurait-elle pris du raide, c’est-à-dire qu’elle serait convexe sur sa face externe. Mais les charpentiers sont des hommes et ils n’aiment point à se donner du travail quand ils croient pouvoir l’éviter. Celui qui a posé cette panne a trouvé plus commode de la placer sur son plan de sciage au lieu de la retourner et de mettre ce plan sous les chevrons.

«Considérant cette qualité du bois, et du bois de chêne notamment, dont les fibres internes sont plus dures et plus serrées que ne sont les couches externes, quand on veut poser une pièce de bois horizontalement sur deux points d’appui ou piliers, et lui donner toute la résistance dont elle est susceptible pour porter un poids agissant sur son milieu, on la débite à la scie en deux, dans sa longueur, et, retournant les faces à l’extérieur, on boulonne ensemble ces deux pièces, ainsi que je vous l’indique ici (fig. 16). Alors les cœurs étant en dehors et les deux pièces tendant à se courber en formant deux surfaces convexes, ainsi que vous le voyez en A (fig. 17), si elles sont bien serrées par des boulons[40] munis de bonnes platines, elles sont obligées de rester droites; la puissance de courbure de l’une neutralise la puissance de courbure de l’autre, ces deux efforts contraires tendent à donner plus de raide à la pièce, d’autant que, si vous prenez un bois quelque peu courbé naturellement et que vous placiez ces deux pièces de telle sorte que la concavité soit en dessous, après les avoir, bien entendu, chevauchées, mettant la queue de l’une contre la tête de l’autre, vous aurez donné à cette pièce de bois toute la résistance dont elle est susceptible.

Fig. 16.

Fig. 17.

«C’est d’après cette méthode qu’il faut poser les moises[41] et toutes pièces doubles. Ici, par exemple (fig. 18), vous voyez que l’on a placé avec raison une paire de moises en mettant les sciages en dehors pour remplacer un entrait pourri. Nous appelons moises des pièces de bois qui, doublées habituellement, pincent deux ou plusieurs membres d’une charpente. Ces moises A saisissent au moyen d’entailles à mi-bois les arbalétriers B, le poinçon C et les deux liens D. Des boulons en fer avec écrous serrent exactement les entailles des moises comme feraient des mâchoires, contre les bois qu’il s’agissait de maintenir à leur place. Mais en voilà assez pour aujourd’hui, et vous aurez fort à faire de mettre au net, d’ici à ce soir, cette leçon de charpenterie.»

Fig. 18.

CHAPITRE VII