Le grand cousin eut bientôt fait d’arrêter la ligne d’axe A de la salle à manger et de la salle de billard, suivant l’orientation convenable. Puis, sur cette première ligne d’axe, il en fit établir une autre à angle droit, au moyen d’un petit graphomètre, laquelle fut la ligne d’axe du salon et du vestibule. Une fois ces deux lignes arrêtées, les autres furent disposées au moyen des cotes inscrites d’avance sur le plan. Les axes des murs principaux se trouvaient ainsi tracés sur le terrain par des cordeaux, attachés aux broches.

Comme on devait établir des caves sous tout le bâtiment principal, le grand cousin se contenta d’ordonner au père Branchu de fouiller tout le terrain à une distance de 1m,00 en dehors des lignes du périmètre. Deux terrassiers, avec leurs pioches, se mirent donc à tracer immédiatement la fouille. «Si vous trouvez (comme ce n’est pas douteux), dit-il aux terrassiers, de la roche à une faible profondeur et qu’elle soit de bonne qualité, vous aurez le soin de ne point la gâcher; exploitez-la comme du moellon, nous nous en servirons et nous vous payerons la fouille en conséquence. Si vous trouvez de la caillasse, faites-la sauter à la mine, et mettez de côté pour en faire usage les meilleurs morceaux. Demain ou après-demain, nous vous donnerons le plan et le profil des caves. En attendant, approvisionnez-vous de briques, de chaux et de sable; vous savez que dans ce pays-ci il est prudent de s’y prendre d’avance pour avoir ces matériaux à temps. Nous voilà en septembre et il faut que nos caves soient faites au moins avant les premières gelées.

«Ainsi donc, ajouta le grand cousin en s’adressant à Paul, au moment où ils revenaient vers la maison, je vous nomme inspecteur des travaux, et voici en quoi consistent vos fonctions: vous viendrez sur le terrain tous les matins et vous veillerez d’abord à ce que les ordres donnés devant vous soient strictement exécutés. Ainsi, vous aurez à reconnaître la quantité de moellon qu’on extraira de la fouille, à faire empiler proprement ce moellon sur 1m,00 d’épaisseur, une largeur de 2m,00 et une longueur indéfinie suivant le rendement de la carrière. Ayant ainsi chaque jour constaté l’augmentation du cube, nous serons assurés qu’il n’en sera rien détourné. Vous aurez dans votre poche un carnet sur lequel vous marquerez cette augmentation journalière, et vous ferez parafer chaque feuillet par le père Branchu. Ce n’est donc, pour le moment, qu’une surveillance; mais vos fonctions se compliqueront au fur et à mesure de l’avancement des travaux. S’il arrive des matériaux, vous reconnaîtrez la quantité soit comme nombre, si c’est de la brique, soit au cube, si c’est du sable ou de la chaux. À cet effet, je vais vous faire porter sur le chantier une de ces caisses de cantonnier qui ont 1m,00 sur 1m,00 et 0m,50c de hauteur. Chaque caisse remplie donnera donc un demi-mètre.

«Vous direz au père Branchu qu’il ait à élever une baraque en planches qui servira de magasin pour ses outils et permettra de mettre la chaux à couvert en attendant qu’on l’éteigne. Si nous avions un entrepreneur-adjudicataire ou avec lequel un marché aurait été passé, nous n’aurions pas à nous inquiéter de la quantité ou du cube des matériaux amenés sur le chantier; mais ici, nous sommes obligés d’employer les moyens élémentaires, car le père Branchu ne peut faire des avances de fonds. Nous lui donnerons les matériaux que nous achèterons ou qui proviennent de nos ressources, en compte. Vous sentez qu’il ne faut pas que ces matériaux soient détournés ou gaspillés. Nous lui payons seulement la mise en œuvre. Cela exige de notre part plus d’attention et de surveillance, mais nous sommes assurés au moins de ne pas être trompés sur la qualité des matériaux par un entrepreneur qui croirait peut-être avoir intérêt à nous fournir, s’il les achetait, de la marchandise d’une valeur inférieure à celle que nous aurions portée au devis.

«Nous nous engagerons de même avec le charpentier. Votre père m’a dit qu’il avait quelques brins de chêne coupés depuis plus de deux ans et mis en chantier près de la ferme de Noiret. Allons les voir, nous marquerons ceux qui pourront être employés. Notre plan coté nous donne les longueurs des solives des planchers.»

En passant le long du ru qui coule dans la petite vallée, le grand cousin regardait attentivement ses berges et en frappait les parois avec le bout ferré de son bâton. «Qu’est-ce que vous voyez donc là? dit Paul.—Je crois que nous trouverons ici de bons matériaux pour faire les voûtes des caves... Voyez cette pierre jaunâtre, poreuse comme une éponge. C’est un cadeau que nous fait ce cours d’eau si modeste. Il entraîne dans ses eaux du carbonate de chaux, qui vient chaque jour s’incruster sur les herbes et détritus de végétaux qui se trouvent sur ses bords et son lit. Ce ruisseau forme ainsi un tuf léger, très poreux, qui est mou et friable tant qu’il reste à l’humidité, mais qui acquiert une certaine dureté en séchant. Autrefois ce ruisseau était plus gros qu’il n’est aujourd’hui, et il me paraît avoir déposé une assez belle épaisseur de ce tuf qui apparaît sur ses rives actuelles. Prenez ce morceau et regardez-le attentivement... Vous voyez qu’il est rempli de cavités, de petites galeries cylindriques, ce sont les brindilles de végétaux autour desquelles s’est déposé le carbonate de chaux. Ces brindilles sont pourries et détruites depuis longtemps, l’enveloppe est restée et durcit à l’air. Observez comme ce moellon est léger, composé de cellules qui ne sont guère plus épaisses que des coquilles d’œuf. Cependant, essayez de l’écraser sous votre talon... Il résiste et à peine si la pression émousse ses aspérités. Eh bien, faites-le sécher, et dans huit jours il résistera bien mieux. Il faudra un bon coup de marteau pour le briser.

«Cette matière est la meilleure peut-être pour faire des voûtes, à cause de sa légèreté, de sa résistance, de ses cavités et de cette âpreté qui font que le mortier adhère si bien aux joints qu’on ne saurait l’en détacher et que le tout, suffisamment sec, semble ne former qu’une seule pièce.

«Nous enverrons deux terrassiers pour en exploiter quelques mètres. Ce n’est pas difficile; et quand ce tuf est humide sur son lit naturel, on le débite avec la plus grande rapidité en briquettes.»

On arriva bientôt à la ferme de Noiret; là, en effet, le long du mur de la grange, sous un appentis, étaient empilées des pièces de bois, grossièrement équarries et noircies par l’humidité. Le grand cousin en marqua un certain nombre avec son couteau, laissant de côté celles qui étaient torses, noueuses ou roulées.

»Qu’est-ce donc qu’une pièce de bois roulée?» dit Paul.