—Les bois roulés sont ceux dont les fibres tournent en spirale autour du cœur. Vous comprenez que les fibres du bois n’étant pas verticales et formant des spirales plus ou moins prononcées, perdent leur propriété de résistance: ces fibres, à cause du parcours qu’elles font, lequel n’est point régulier, se disjoignent et laissent entre elles de profondes gerçures. Ces bois sont donc rejetés comme défectueux, ainsi que ceux qui sont attaqués au cœur ou qui ont ce qu’on appelle des malandres, c’est-à-dire des parties malades entre leurs couches, sorte d’ulcères intérieurs qui d’abord enlèvent au bois son homogénéité de résistance et qui développent autour d’eux la pourriture. Il arrive souvent que l’on ne voie pas les malandres et qu’en peu de temps des bois de charpente qui paraissent très-sains tombent en poussière. Ces maladies cependant étant fréquentes ou rares en raison des terrains sur lesquels les bois ont poussé, il est essentiel de savoir la provenance des charpentes que l’on emploie dans les constructions. Telle forêt produit des bois de chêne admirables en apparence, mais qui pourrissent rapidement; telle autre en fournit qui sont toujours sains. En général les bois poussés dans des sols légers et secs sont bons; ceux qui viennent dans les terrains humides, argileux, sont mauvais.
«Vous ferez mettre de côté ces bois roulés et tors; ils seront bons pour faire les cintres des caves; ils ne sont propres qu’à cela ou à être brûlés. Quant à ces brins de sapin, ils serviront à faire nos échafauds.»
Il était tard, les deux compagnons demandèrent à déjeuner à la ferme. Pendant qu’on mettait la table: «Expliquez-moi donc, cousin, comment vous vous servez du graphomètre.
Fig. 20.
—Lorsqu’il s’agit d’une opération comme celle que nous venons de faire, c’est la chose du monde la plus simple. J’ai prié le père Branchu de faire porter mon instrument au château, pour ne pas en être chargé toute la matinée, mais il n’est pas besoin de l’avoir là pour vous faire comprendre comment on opère. Vous savez que le graphomètre se compose d’un cercle gradué, divisé en 360 degrés. Ce cercle, mobile sur son centre, est muni d’un niveau à bulle d’air et, au-dessus, d’une lunette, qui tous deux pivotent horizontalement sur le centre du cercle. Le niveau et l’axe de la lunette sont parfaitement parallèles au plan du cercle. On pose celui-ci sur un pied à trois branches et on établit tout d’abord le cercle horizontalement au moyen de trois vis de rappel et en faisant pivoter le niveau. Il faut que la bulle d’air soit toujours au centre sous quelque degré du cercle qu’on tourne le tube. Ceci fait, et le pied étant placé au point marqué sur le terrain,—ce qu’on vérifie au moyen d’un fil à plomb passant par le centre du plateau,—on dirige la lunette sur un point fixé et où est placée une mire. Le verre de la lunette est croisé par deux cheveux à angle droit qui en marquent le centre. Il faut que l’intersection des deux cheveux tombe sur le point que l’on vise. Mais au préalable, l’indicateur ou vernier, qui tient à la base de la lunette, est placé sur le zéro du cercle. C’est donc l’ensemble de l’instrument qu’on a fait tourner. Alors, si l’on veut, par exemple, former un angle droit sur la ligne réunissant le point où l’on est placé avec la première mire, on fait pivoter la lunette jusqu’à ce que son indicateur soit à 90 degrés (le quart du cercle). On envoie un homme avec une autre mire dans la direction de la lunette, et on fait porter cette mire à droite ou à gauche jusqu’à ce que son milieu soit exactement sur la ligne du cheveu vertical de la lunette. On fait fixer cette mire. Il est donc certain alors que la ligne tirée du point où vous êtes placé avec la seconde mire forme un angle droit avec la première ligne de base, puisque deux diamètres coupant à angle droit un cercle divisé en 360 degrés donnent 90 degrés pour chaque quart du cercle. À l’aide de cet instrument, ayant, au préalable, indiqué, sur le plan d’un bâtiment qu’il s’agit de planter, les angles que forment certaines lignes entre elles, partant d’un point, on peut donc reporter ces angles sur le terrain. Supposez qu’il s’agisse de planter un portique demi-circulaire. Ayant posé le centre et tracé le demi-cercle sur le terrain, en plaçant le graphomètre sur ce centre, vous pourrez envoyer des lignes qui couperont régulièrement cette circonférence et indiqueraient, par exemple, l’axe des colonnes ou piliers. Puisque du point A au point B vous avez 180 degrés (fig. 20), vous diviserez ces 180 degrés en autant de parties que vous voudrez sur le cercle du graphomètre, et le centre de la lunette vous donnera, à grande distance, les mêmes divisions sur le portique demi-circulaire. Par cette raison que le graphomètre sert à planter un bâtiment, il sert à relever un terrain. En effet, supposez que la base E F soit une longueur connue, que vous avez mesurée: plaçant votre instrument en E, vous visez avec la lunette un point C, soit un arbre, un clocher, un piquet; vous avez donc le nombre de degrés sur le cercle que comprend l’angle C E F. Vous reportez cet angle sur la planchette; puis transportant l’instrument sur le point F, de là vous visez ce même point C; vous obtenez de même l’angle C F E, qui, reporté sur la planchette, vous donne exactement la position du point C et la distance inconnue qu’il y a entre E et C, entre F et C; dès lors l’une ou l’autre de ces longueurs vous servent de base à leur tour, et opérant du point C et du point F, en visant un quatrième point D, vous connaissez les longueurs C D et F D. Ainsi pouvez-vous opérer sur toute une contrée; c’est ce qu’on appelle triangulation: la première opération à faire pour établir la carte d’un pays. Mais nous entrons là dans un autre domaine. Allons déjeuner!»
CHAPITRE VIII
M. PAUL RÉFLÉCHIT
L’omelette au jambon dévorée, M. Paul demeurait silencieux.
«Eh mais, petit confrère, vous m’avez l’air de regarder quelque chose en dehors du monde réel; est-ce encore la faim qui vous donne ce regard pensif, et vous faut-il une seconde omelette?