—Non; je n’ai plus soif ni faim, mais je trouve déjà difficile de comprendre ce que vous m’expliquez avec tant de complaisance depuis quelques jours; il y a des points qui m’échappent, et je me demande si je pourrai vous être bon à quelque chose dans la construction que vous élevez. Il me semble que j’aurais beaucoup à apprendre; le peu que vous m’avez enseigné s’embrouille dans ma tête et nous n’avons pas encore mis la main à l’œuvre.

—Déjà découragé... allons donc! chaque jour suffit à sa peine, et une construction ne s’élève pas tellement vite que vous ne puissiez chaque soir augmenter peu à peu votre provision de connaissances pratiques, sans confusion.

«Tout cela se classera dans votre cerveau, car la tête est une merveilleuse boîte; plus on l’emplit, plus elle s’élargit; et chaque chose classée dans la case qui est destinée à la recevoir se retrouve toujours. La question est de bien ranger ses casiers et de n’y placer que des objets scrupuleusement étudiés et triés.

«Mais il faut tous les jours mettre au net le travail fait et ne rien laisser pour le lendemain. La besogne dont je vous charge, c’est-à-dire la constatation journalière de tout ce qui entre au chantier et de l’emploi des matériaux, ce que nous appelons les attachements, n’est qu’une question d’exactitude et de soin. L’important est de ne se point laisser déborder. Deux heures au plus vous suffiront par jour pour prendre les notes sur place. Deux autres heures pour mettre ces notes au net. Vous voyez qu’il vous restera encore trois ou quatre heures pour vous occuper des détails d’exécution et pour courir les champs.

—Est-ce que vous avez commencé à apprendre l’architecture de cette façon?

—Oh que non pas!

«En sortant du collège je suis entré chez un architecte, un patron, qui m’a fait pendant deux ans copier des dessins de monuments dont on ne m’indiquait ni l’âge, ni le pays, ni l’usage; puis passer des teintes. Pendant ce temps-là j’ai suivi des cours de mathématiques, de géométrie, de dessin d’après l’ornement. J’ai pu alors entrer à l’École des Beaux-Arts où l’on n’enseigne pas grand’chose, mais où l’on fait faire des concours pour obtenir des médailles et le grand prix, si l’on peut. Je suis resté là trois ans, total cinq. Cependant j’avais besoin de gagner ma vie, car je n’avais que juste de quoi payer mon loyer et acheter de quoi me vêtir. Il me fallait donc faire la place, c’est-à-dire travailler à tant l’heure, chez un architecte très occupé. Là, je faisais des calques, et encore des calques, puis parfois quelques détails d’exécution; Dieu sait comme! car je n’avais jamais vu exécuter la moindre partie d’une bâtisse. Mais le patron n’était pas difficile et les entrepreneurs suppléaient par leur expérience à ce qui manquait à ces détails. Voyant que tout cela ne me conduirait pas, par un court chemin, à apprendre mon métier, et ayant eu la chance d’hériter de quelques milliers de francs, je me mis à voyager, à étudier l’architecture sur les monuments bâtis, non plus sur ceux que l’on me montrait sur le papier. J’observais, je comparais, je regardais faire les praticiens, je courais voir les édifices qui croulaient, afin de reconnaître in animâ vili les causes de leur ruine.

«Au bout de cinq autres années, je savais assez mon métier pour essayer de le pratiquer. Total: dix ans; et je n’avais pas bâti une niche à chien. Un protecteur me fit entrer dans une agence des travaux de l’État, où je voyais employer des méthodes qui n’étaient guère d’accord avec les observations que j’avais pu recueillir pendant mes études sur l’architecture des temps passés. Si par hasard je me permettais à cet égard des observations, on me regardait de travers. Si bien que je ne restai pas là longtemps, d’autant plus qu’il se présentait pour moi une belle occasion d’utiliser ce que j’avais appris.

«Une grande compagnie faisait faire des constructions d’usines très importantes. Elle avait un architecte qui prétendait lui bâtir des monuments romains; cela la gênait un peu. Cette compagnie ne tenait pas essentiellement à ériger dans les plaines de la Loire des édifices rappelant la splendeur de Rome. Je fus présenté aux directeurs; ils m’expliquèrent leur programme. J’écoutai, je travaillai, comme un nègre qui travaille, à acquérir tout ce qui me manquait pour satisfaire mes clients. Je courus les usines, j’allai chez les grands entrepreneurs, j’étudiai les matériaux; enfin je fournis un premier projet qui plut, mais qui cependant ne me plairait guère aujourd’hui. On se mit à l’œuvre; l’étude assidue, la présence continuelle sur les chantiers, me donnèrent ce qui me manquait, si bien qu’on fut content de mes premiers travaux. La plupart de ces messieurs possédaient des hôtels et des châteaux. Je devins leur architecte et j’eus bientôt ainsi une belle clientèle et plus de travaux que je n’en pouvais faire, d’autant que je crois qu’il faut toujours étudier, raisonner, améliorer, et, à ce compte, plus on avance, plus on trouve devant soi des difficultés.

—Alors, comment est-ce qu’on étudie l’architecture?