—Mais comme cela... en en faisant... Du moins jusqu’à présent en France n’emploie-t-on pas d’autre méthode, et peut-être est-ce la meilleure.
—Mais comment apprennent à construire ceux qui ne vont pas, comme vous l’avez fait, courir le monde, et qui suivent l’enseignement habituel?
—Ils n’apprennent pas à construire. On ne leur apprend qu’à concevoir et projeter des monuments inexécutables, sous le prétexte de conserver les traditions du grand art; et quand ils sont las de mettre ces conceptions sur le papier, on leur donne une place dans une agence, où ils font ce que vous allez faire, seulement ils le font avec dégoût, parce qu’ils visaient bien autre chose.
—Mais, en commençant comme je vais commencer, est-ce que je pourrais ensuite étudier la... comment dirais-je?
—La théorie, l’art, en un mot? Certes, vous le pourrez beaucoup plus facilement, car le peu de pratique que vous aurez acquis en bâtissant une maison, ou en la voyant bâtir des fondations au faîte, vous permettra de comprendre bien des choses qui, sans la pratique, sont inexplicables dans l’étude de l’art. Cela vous donnera l’habitude de raisonner et de vous rendre compte de certaines formes, de certaines dispositions commandées par les nécessités de la pratique. Formes et dispositions qui paraissent être de pures fantaisies aux yeux de ceux qui n’ont aucune idée de ces nécessités.
«Comment apprend-on à parler aux enfants? Est-ce en leur expliquant les règles de la grammaire à l’âge de trois ans? Non, c’est en leur parlant et en les obligeant à parler pour exprimer leurs désirs ou leurs besoins. Quand ils parlent comme vous et moi, à peu près, on leur explique le mécanisme et les règles du langage, et alors ils peuvent écrire correctement. Mais avant d’apprendre par suite de quelles lois les mots doivent être placés, et comment on doit les écrire pour composer une phrase, ils connaissaient la signification de chacun d’eux.
«Si en France nous n’avions pas, sur l’enseignement, les idées les plus singulières, nous commencerions, lorsqu’il s’agit de l’étude de l’architecture, par le commencement et non par la queue. Nous donnerions aux jeunes gens ces méthodes pratiques élémentaires de l’art de bâtir, avant de leur faire copier le Parthénon ou les thermes d’Antonin Caracalla qui, à défaut de ces premières notions pratiques, ne sont pour eux que des images; nous formerions ainsi ces jeunes esprits à raisonner et à reconnaître tout ce qui leur manque, au lieu d’exciter leur vanité naissante par des exercices purement théoriques ou d’art, alors qu’ils ne peuvent se rendre compte des formes qu’on leur donne comme des modèles.
—Une maison comme celle que nous allons construire est, il me semble, bien peu de chose; et une pareille construction ne peut guère fournir les renseignements qui doivent être nécessaires, si on élève un grand monument?
—Ne croyez pas cela, petit cousin: la construction, en dehors de certaines connaissances scientifiques et pratiques que vous pourrez étudier à loisir, n’est autre chose qu’une méthode, qu’une habitude de raisonner, qu’une obéissance aux règles du bon sens. Encore faut-il avoir du bon sens et le consulter. Malheureusement il est une école d’architectes qui dédaigne cette faculté naturelle, en prétendant qu’elle entrave l’inspiration... car nous avons parmi nous des fantaisistes, comme il s’en trouve dans les lettres et chez les peintres ou les sculpteurs; mais si la fantaisie est permise aux gens de lettres et aux artistes, car elle ne fait de tort à personne, en architecture c’est autre chose; elle coûte cher, et c’est vous et moi qui payons. Nous avons dès lors le droit de la trouver au moins inopportune. Il faut tout autant exercer les facultés du raisonnement et recourir au bon sens pour élever une maison que pour construire le Louvre, de même que l’on peut montrer du tact et de l’esprit dans une lettre aussi bien que dans un gros volume.
«La valeur de l’architecte ne s’estime pas par la quantité de mètres cubes de pierre qu’il met en œuvre. La grosseur du monument ne fait rien à l’affaire.