DE QUELQUES OBSERVATIONS ADRESSÉES AU GRAND COUSIN PAR M. PAUL ET DES RÉPONSES QUI Y FURENT FAITES

Paul, la tête penchée sur le papier couvert de croquis, les mains entre ses genoux, ne laissait pas de penser, à part lui, que son cousin noircissait beaucoup de papier pour faire des plafonds, lesquels lui avaient toujours semblé la chose du monde la plus simple et la moins susceptible de complications. Entre une feuille de papier blanc tendue sur une planche et un plafond, M. Paul ne faisait guère la distinction, dans son esprit. Aussi, quand le grand cousin lui eut répété la formule: «Comprenez-vous bien?» Paul hésita quelque peu, dit: «Je crois que oui!» et ajouta après une pause:

«Mais, cousin, pourquoi ne pas faire des planchers et plafonds comme partout?

—Cela vous semble compliqué, mon ami, répondit le grand cousin, et vous voudriez simplifier la besogne.

—Ce n’est pas tout à fait cela, reprit Paul, mais comment fait-on ordinairement; est-ce qu’on emploie tous ces moyens? Je n’ai pas vu ce que vous appelez les lambourdes, et les solives d’enchevêtrure, et les chevêtres, et les corbeaux dans aucun des plafonds de ma connaissance; alors, on peut donc s’en passer?

—On ne se passe de rien de tout cela dans les plafonds faits de charpente, mais on le cache sous un enduit de plâtre; et, comme je vous le disais, cette enveloppe de plâtre est une des causes de la ruine des planchers de bois. Dans tous ces planchers, il y a des solives d’enchevêtrure et des chevêtres au droit des tuyaux de cheminée et des âtres; il y a aussi parfois des lambourdes; tout cela est relié à force de ferrements, pour se tenir entre deux surfaces planes ayant entre elles le moins d’épaisseur possible. À Paris, où les maisons sont bien sèches, ce mode passe encore; mais à la campagne, on peut difficilement se soustraire à l’humidité; ces sortes de planchers enfermés risquent de tomber bientôt en pourriture. Il faut aérer les bois, je vous le répète, pour les conserver longtemps. Cette anatomie du plancher de bois existe dans tous ceux que l’on construit avec ces matériaux, seulement vous ne la voyez pas. Or il est bon, en architecture, de se servir des nécessités de la construction comme d’un moyen décoratif, d’accuser franchement ces nécessités. Il n’y a pas de honte à les faire voir, et c’est une marque de bon goût, de bon sens et de savoir, de les montrer en les faisant entrer dans la décoration de l’œuvre. À vrai dire même, il n’y a, pour les gens de goût et de sens, que cette décoration qui soit satisfaisante, parce qu’elle est motivée.

«On s’est habitué en France à juger tout, et les choses d’art par-dessus tout, avec ce qu’on appelle: le sentiment. Cela est commode pour une certaine quantité de personnes qui se mêlent de parler sur les choses d’art sans avoir jamais tenu ni un compas, ni un crayon, ni un ébauchoir ou un pinceau, et les gens du métier se sont peu à peu déshabitués de raisonner, trouvant plus simple de s’en rapporter aux jugements de ces amateurs qui noircissent des pages pour ne rien dire, mais flattent par-ci par-là le goût du public en le faussant. Peu à peu, les architectes eux-mêmes, qui sont de tous les artistes ceux qui ont plus particulièrement à faire intervenir le raisonnement dans leurs conceptions, ont pris l’habitude de ne se préoccuper que des apparences et de ne plus tenter de faire concorder celles-ci avec les nécessités de la structure. Bientôt, ces nécessités les ont gênés; ils les ont dissimulées si bien, que le squelette d’un édifice, dirai-je, n’a plus été en concordance avec l’enveloppe qu’il revêt. Il y a la structure qu’on abandonne souvent à des entrepreneurs qui s’en tirent comme ils peuvent, mais naturellement en obéissant à leurs intérêts, et la forme qui s’applique tant bien que mal à cette structure. Eh bien, nous ne suivrons point cet exemple, si vous le permettez, et nous ferons une bâtisse, si modeste qu’elle soit, dans laquelle on ne pourra trouver un détail qui ne soit la conséquence soit d’une nécessité de la structure, soit des besoins des habitants. Il ne nous en coûtera pas plus, et, la chose finie, nous dormirons tranquilles, parce que nous n’aurons rien de caché, rien de factice, rien d’inutile, et que l’individu-édifice que nous aurons bâti nous laissera toujours voir ses organes et comment ces organes fonctionnent.

—Comment se fait-il, alors, reprit Paul, que tant d’architectes ne montrent pas, ainsi que vous voulez le faire ici, ces... nécessités de la construction, les dissimulent, et... pourquoi agissent-ils de la sorte? qui les y oblige?

—Ce serait bien long de vous expliquer cela...»

M. de Gandelau entra sur ces derniers mots de la conversation...