—En prenant l’habitude d’observer tout et de réfléchir sur tout ce que vous voyez, entendez ou lisez. Quand vous avez devant vous un fossé que vous voudriez franchir, ne vous demandez-vous pas intérieurement si vos jarrets vous permettront de sauter sur l’autre bord; ne savez-vous pas, par suite d’observations précédentes, si vous pourrez ou non franchir ce fossé et ne vous décidez-vous pas pour l’un ou l’autre parti? Le résultat de ces observations établit donc une conviction chez vous qui vous permet d’agir sans hésitation. Vous ne vous demandez pas, avant de sauter, si Achille ou Roland, au dire des poètes, ont franchi des intervalles beaucoup plus larges. C’est vous, ce sont vos forces que vous consultez, non celles des héros, sous peine de tomber dans l’eau. Eh bien, si vous avez une maison à bâtir pour une personne que vous connaissez, vous vous dites d’abord qu’une maison est faite pour abriter les gens, puis vous vous représentez les habitudes du propriétaire, vous supputez le nombre de pièces qu’il lui faut, quels sont les rapports nécessaires entre elles. Vous savez s’il vit seul ou s’il reçoit beaucoup de monde, s’il habitera la maison en telle saison, s’il aime ses aises ou s’il vit très modestement, s’il a un nombreux domestique ou s’il se fait servir par une seule personne, etc.; et quand vous aurez bien médité sur toutes ces conditions essentielles, vous chercherez à mettre sur le papier le résultat de vos observations. Mais si vous vous occupez d’abord de placer cet homme et sa famille dans une maison de Pompéi ou dans un manoir du moyen âge, il y a beaucoup à parier que vous lui élèverez une habitation incommode, que vous serez contraint de torturer les services pour les arranger dans une construction appartenant à une époque et à une civilisation différentes de notre civilisation et de notre temps.

—Je comprends bien; et cependant on apprend comment il faut faire une porte, une fenêtre, un escalier.

—C’est-à-dire qu’on explique comment, avant nous, d’autres hommes s’y sont pris pour faire une porte, un escalier, un plancher; mais on ne prétend pas, et on ne doit pas prétendre, en vous enseignant les moyens employés par nos prédécesseurs, vous imposer de faire exactement ce qu’ils ont fait, puisque vous possédez peut-être des matériaux qu’ils n’avaient pas et que vos usages diffèrent des leurs. On vous dit, on doit vous dire: «Voilà les résultats de l’expérience acquise depuis l’antiquité jusqu’à notre temps; partez de là, faites comme ont fait vos devanciers, appliquez votre faculté de raisonner à l’emploi des connaissances acquises, mais en obéissant à ce que réclame le temps présent. Il ne vous est pas permis d’ignorer ce qui s’est fait avant vous, c’est une masse commune, un bien acquis, il faut en connaître l’étendue et la valeur; mais ajoutez-y l’apport de votre intelligence, faites un pas en avant, ne rétrogradez pas.»—Eh bien, pour ne pas rétrograder en architecture, il n’est qu’un moyen: c’est de faire que l’art soit l’expression fidèle des nécessités du temps où l’on vit, que l’édifice soit bien l’enveloppe de ce qu’il doit contenir.

—N’est-ce pas ce que l’on fait?

—Pas précisément; nous sommes un peu comme ces gens qui ont hérité de leurs ascendants d’un très riche mobilier, fort respectable et respecté, qui le gardent et s’en servent, bien que ce mobilier leur soit fort incommode et ne corresponde plus aux habitudes du jour; qui ont même préposé quelqu’un à la garde de ces vieilleries, avec charge de ne les pas laisser modifier. Si vous voulez alors, vous, maître de la maison, changer l’étoffe ou envoyer quelques-uns de ces objets plus gênants qu’utiles au grenier, le gardien que vous payez, que vous logez, prend un air digne et déclare que les fonctions dont vous l’avez investi, qu’il tient à remplir correctement, lui interdisent de laisser faire ces modifications ou suppressions; qu’il est de son honneur de ne pas laisser dilapider ou changer ces bibelots, puisqu’il est préposé à leur conservation. Pour avoir la paix chez vous, vous continuez à vous servir de ces meubles insupportables et vous gardez leur gardien.

—Je ne comprends pas parfaitement.

—Vous comprendrez plus tard. Tenez-vous seulement pour averti. Si vous entrez dans quelque vieil hôtel tout bourré de meubles hors d’usage, gardez-vous de les critiquer; si les maîtres de la maison se contentent de sourire, le préposé à la garde de ces curiosités fera si bien que vous n’y pourrez remettre les pieds.»

CHAPITRE XVIII

ÉTUDES THÉORIQUES

Le froid, les circonstances obligeaient d’interrompre les travaux. L’hiver pouvait être long. Le grand cousin et Paul se préparèrent donc à employer fructueusement ces loisirs forcés. Il fut décidé entre eux que non seulement on mettrait au net tous les détails nécessaires à l’achèvement des travaux, mais que le grand cousin profiterait de ces jours d’hiver pour donner à Paul bien des notions qui lui manquaient comme inspecteur des travaux.