«Il a gelé la nuitée passée, dit le père Branchu, et ça va prendre dur.

—Eh bien, il faut couvrir les maçonneries avec du fumier ou du chaume et nous nous arrêterons. Mettez des plats-bords sur les murs, le chaume par-dessus et des dosses avec des moellons de distance en distance. Ayez le soin que les plats-bords débordent les parements des murs. Si vous n’avez pas assez de chaume, mettez de la terre sur les plats-bords ou des mottes de gazon. Pour les voûtes des caves, répandez dessus une bonne couche de terre avec pentes, et ménagez quelques ouvertures dans les reins pour que la pluie ou l’eau des fontes de neiges puisse s’écouler. Allons! vivement, faites-moi disposer tout cela, que ce soit terminé demain soir; puis nous nous reposerons jusqu’à la fin des froids.—Aussi bien, dit le père Branchu, tous les gars sont partis et n’y a plus au chantier que des impotents.

«Cette suspension des travaux, dit le grand cousin, en reprenant le chemin du château, va nous permettre d’étudier les détails de la construction sans nous presser.

—Oui, répondit Paul; mais je voudrais bien savoir comment vous vous y prenez, lorsqu’il s’agit de tracer un détail?

—Vous l’avez bien vu, depuis deux mois que nous en faisons?

—Pas tout à fait: j’entends bien que vous dites ce que vous voulez, et ce que vous voulez se trouve tracé sur le papier; j’ai essayé de faire de même, et, tout en sachant bien ce que je voulais, il ne venait rien sur le papier, et même ce que je traçais me faisait oublier ce que j’avais dans l’esprit. Cependant, pour chaque chose que l’on veut faire en architecture, il doit y avoir un moyen, un procédé, un... comment dirais-je? une recette...

—Allons donc! vous y voilà. Vous voyez bien, petit cousin, que l’on croit comprendre et vouloir, bien que l’on ne sache réellement pas toujours ce que l’on veut, que l’on ne comprenne pas nettement une proposition; depuis ce matin votre pensée tourne autour de cette question que vous venez seulement de m’adresser; j’ai voulu vous laisser le loisir de la préciser; il a fallu que votre cerveau travaillât. Maintenant, grâce à l’effort que vous avez fait, vous saisirez mieux ce que je puis vous répondre. Vous vous rappelez ces deux vers de Boileau:

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément,

et qui peuvent s’appliquer à tous les arts? L’important est de s’habituer à concevoir avec netteté; le malheur est qu’on apprend à faire une phrase avant d’apprendre à raisonner, et qu’on veut exprimer sa pensée avant qu’elle ait été entièrement élaborée dans le cerveau. Alors on croit suppléer à ce qu’il y a d’incomplet dans cette pensée, par un heureux assemblage de mots; en architecture on songe à des formes qui ont paru attrayantes, avant de savoir si elles rendront exactement ce que demande la raison, l’observation rigoureuse d’une nécessité de construction ou d’un besoin. S’il s’agit d’un discours, le vulgaire est facilement entraîné par une phrase brillante et ne s’aperçoit que trop tard du vide que recouvre cette forme séduisante. S’il s’agit d’architecture, de même aussi le vulgaire est séduit par un aspect pittoresque et une forme attrayante, et s’aperçoit à ses dépens des défauts de l’édifice. M. Durosay, tout pénétré de certaines formes qui l’avaient séduit comme touriste, n’a jamais songé à se demander si ces apparences étaient en harmonie avec les besoins auxquels il faut satisfaire, avec les nécessités de la structure; il n’a vu que le tour de la phrase et n’a point cherché si derrière elle il y avait une idée mûrie. Nous aurions donc pu discuter ainsi des journées sans espérer nous convaincre, lui ne s’occupant que de la forme ou de la façon dont la phrase est tournée, mais ne cherchant pas si cette forme a une signification, si cette phrase exprime une pensée nette. Tout est là, cher cousin; et, suivant ma manière de voir, notre pays, si voisin d’une ruine totale, ne se relèvera que du jour où il réfléchira avant de parler. Nous bâtissons des édifices immenses qui emploient des sommes fabuleuses et nous ne savons pas clairement ce qu’ils devront contenir. Ou plutôt, nous songerons à faire la boîte, quitte à l’utiliser pour tel ou tel usage. Et remarquez bien que cette fâcheuse habitude ne s’applique pas qu’aux monuments. Combien est-il d’honorables bourgeois, comme M. Durosay, qui, s’ils ont à se faire bâtir une maison, se préoccupent d’abord d’élever un chalet, ou une villa italienne, ou un cottage anglais, suivant leur fantaisie du moment, sans trop savoir si dans cette boîte ils vivront commodément? Ainsi verrez-vous des villas italiennes dans le nord de la France et des chalets suisses à Nice. Apprenez à raisonner, à observer d’abord, et vous serez un bon avocat, un bon médecin, un bon militaire, un bon architecte. Si la nature vous a doué du génie, tant mieux, ce sera un magnifique complément à vos facultés; mais si vous n’avez pas pris l’habitude de raisonner, le génie ne vous servira de rien, ou plutôt il ne saurait se développer. Or pour apprendre à raisonner, il faut travailler beaucoup et longtemps, et ne se pas laisser séduire par les apparences, si attrayantes qu’elles soient. Malheureusement notre éducation, notre instruction en France nous portent à nous contenter des apparences, à nous appuyer sur des traditions considérées comme articles de foi et que l’on ne saurait, par conséquent, discuter. Vous trouverez partout en face de vous le portique de M. Durosay. L’armée, l’administration, les lettres, la politique, les arts ont leur portique qu’il vous faudra accepter pour faire n’importe quoi ou entrer n’importe où; à moins que vous n’ayez assez d’énergie, de puissance de travail, d’indépendance de caractère, d’intelligence des affaires, de ténacité et par suite d’autorité, pour dire: Je n’accepte votre portique qu’autant que je jugerai utile de m’en servir. Et pour en revenir à votre question: «Y a-t-il, en architecture, des recettes, des procédés?» Je vous répondrai qu’il y a des procédés pratiques propres à la construction; mais comme les matériaux, les moyens d’exécution se modifient tous les jours, ces procédés doivent suivre ces variations. Quant à l’architecture, il y a une méthode à suivre dans tous les cas qui se présentent, il n’y a pas de recettes, de procédés. Cette méthode n’est autre chose que l’application de votre faculté de raisonner à tous ces cas particuliers; car ce qui est bon en telle circonstance ne l’est pas en telle autre. C’est donc sur l’observation de ces circonstances, des faits, des habitudes, du climat, des conditions d’hygiène que s’appuiera votre raisonnement avant de concevoir l’œuvre. Et quand cette opération sera complète et coordonnée dans votre cerveau, alors vous mettrez sans hésitation sur le papier le résultat de ce labeur intellectuel.

—Je crois bien saisir ce que vous dites, mais par où commencer?