«Prenons, par exemple, un bandeau. On appelle bandeau une assise de pierre qui indique un plancher, un repos intermédiaire dans la hauteur d’un mur. Et ce n’est pas sans raison qu’au niveau d’un plancher on pose une assise qui forme saillie au dehors: 1º parce qu’il est bon de donner plus de force au mur à ce niveau qui reçoit des entailles; 2º parce qu’il faut arraser la construction à ce même niveau, la régler pour monter un nouvel étage. Mais il ne faut pas que cette assise arrête les eaux pluviales et provoque ainsi la pénétration de l’humidité dans les murs; au contraire, il faut qu’elle soit profilée de telle sorte que cette humidité soit éloignée, afin de ne pas pourrir les bois. Voici donc (fig. 45 en A) comment les architectes qui songeaient plutôt à satisfaire aux nécessités de la construction qu’à emprunter des formes à des édifices sans relations avec les conditions imposées par notre climat et notre genre de structure, profilaient habituellement un bandeau. Ils traçaient la ligne a b suivant un angle de 60°. Du point c ils abaissaient sur cette ligne a b une perpendiculaire c b. L’angle a b c était alors un angle droit. Prenant de b en d une longueur plus ou moins étendue, suivant la résistance de la pierre, ils évidaient la moulure e que nous appelons coupe-larme ou mouchette; de telle sorte que l’eau de pluie tombant sur la surface inclinée a b, ne s’y arrêtait pas, suivait la pente b d et tombait forcément en d sur le sol, puisqu’elle ne pouvait remonter dans la gorge. Donc, le parement du mur c f était garanti. S’agissait-il d’une corniche (voir en B), on établissait une première assise g destinée à supporter la saillie de la tablette h, puis on posait, en seconde assise, cette tablette h, en ayant soin de ménager un coupe-larme en i. Si cette tablette devait recevoir un chéneau de métal ou de pierre, on avait le soin de tailler une pente de j en k, en laissant le lit horizontal au droit des joints, ainsi que vous l’indique le tracé perspectif C. Le chéneau portait donc sur ces réserves l, et, s’il venait à laisser échapper les eaux par les joints, ces infiltrations trouvant la pente k j, la suivaient, arrivaient au coupe-larme i, et tombaient sur le sol sans pénétrer dans l’épaisseur du mur. Suivant que la pierre employée était dure ou tendre, les moulures étaient plus ou moins vives ou molles. Ainsi, je suppose ici que le profil a été taillé dans une pierre d’une dureté médiocre, tandis que, si cette pierre est très résistante, vous pourrez accentuer le profil comme je l’indique en D. Vous obtiendrez alors un effet plus vif, des ombres plus noires, des clairs plus brillants. Mais il faut toujours penser, en traçant les profils extérieurs, à la projection des rayons solaires.

Fig. 45.

«Si, par exemple, vous tracez un profil tel que celui-ci, en E, il est évident que les rayons solaires étant suivant la direction O P, toutes vos moulures demeureront dans l’ombre et ne produiront aucun effet. Mais dès que le soleil s’abaissera suivant une direction plus inclinée R S, toutes les moulures recevront des filets de lumière à peu près égaux, et le profil donnera une succession d’ombres et de clairs uniformes qui n’indiqueront point la saillie. Mais si vous tracez ce profil conformément à la figure F, les rayons solaires, suivant la même direction o’ p’, rencontreront les saillies n m qui seront lumineuses, et cette direction s’abaissant, vous aurez toujours des différences de rapport entre les ombres et les lumières. Je ne vous donne ici que des vues générales; c’est à vous d’observer et de tirer profit de vos observations quand vous aurez l’occasion d’étudier les monuments.

«Il est aussi fort important de subordonner le tracé des profils à la nature des matériaux employés. Vous ne pouvez donner à une matière moulée, coulée ou traînée comme le plâtre ou les ciments et mortiers, les profils qui conviennent à de la pierre. Ces matières enduites ne se prêtent qu’à un moulurage fin et peu saillant. De même, si vous donnez des profils pour des ouvrages de bois, il faut les tracer en raison de la qualité ligneuse et tenace de cette matière, éviter les trop larges surfaces; il ne faut pas perdre de vue que le bois se prête à un travail délicat, n’est mis en œuvre qu’en pièces relativement peu épaisses, et demande, pour être travaillé convenablement, l’emploi d’outils étroits, tels que les ciseaux, les rabots, la varlope, lesquels courent suivant le fil et ne sauraient engager des surfaces étendues en largeur. En tout ceci, l’économie est d’accord avec le sens commun et le bon effet produit; car, s’il vous plaît d’imposer un tracé de profil qui ne s’accorde pas à la matière mise en œuvre, vous provoquerez l’emploi de procédés inusités, difficiles, et par conséquent dispendieux, et votre œuvre paraît pénible, cherchée, laborieuse. Il est des architectes qui pensent étonner en adoptant ainsi des procédés qui ne concordent pas avec les matériaux qu’ils mettent en œuvre; qui, s’ils construisent en briques, s’évertuent à donner l’aspect d’une construction de pierre à leur bâtisse; qui prétendent simuler du marbre avec de la menuiserie, ou de la menuiserie avec des enduits; qui semblent enfin prendre à tâche de donner à chacune des matières employées les formes qui ne sont pas appropriées à leurs qualités. Rendez-vous compte de ces procédés fâcheux, pour les éviter toujours, si vous voulez être architecte. Le goût faussé chez la plupart des gens du monde qui se mêlent de faire bâtir, est souvent un obstacle à l’emploi des méthodes sensées, car malheureusement, chez nous, les études classiques ont poussé les artistes dans cette voie fausse, et, par suite, le public s’est pris de passion pour les tristes résultats auxquels elle conduit; si bien qu’il est difficile souvent de faire entendre raison aux clients et de procéder suivant ce que commande une juste observation de l’emploi des matériaux. N’importe, il est des questions sur lesquelles un architecte qui respecte son art ne doit jamais céder.

—C’est, en effet, dit M. de Gandelau, une étrange manie chez certaines gens qui font bâtir, de prétendre imposer les fantaisies les plus burlesques à leurs architectes; et cela ne date pas d’aujourd’hui, puisque Philibert Delorme s’en plaignait déjà de son temps.

—Philibert Delorme, répliqua Paul, est, je crois, l’architecte qui a bâti le palais des Tuileries.

—Oui, en partie du moins, reprit le grand cousin; mais vous avez son livre, me semble-t-il, dans votre bibliothèque?

—Certes; je vais vous le chercher.» M. de Gandelau ne tarda guère à rentrer au salon, muni du vénérable in-folio.

«Tiens, dit-il à son fils, je te le donne, et tu feras bien de méditer ces pages. Voici le titre de la Préface: «Singuliers advertissements pour ceux qui légèrement entreprennent de bastir sans l’advis et conseil des doctes architectes; et des faultes qu’ils commettent, et inconvénients qui en adviennent.» C’est le commencement de ta bibliothèque d’architecte, si tu dois choisir cette carrière; et tu ne pourrais avoir sous les yeux un ouvrage mieux fait pour inspirer des sentiments droits, le respect de la profession. Je ne saurais en parler au point de vue du métier, auquel je n’entends rien; mais en lisant quelques-unes de ces pages, je me suis du moins épargné cette prétention dispendieuse de certains propriétaires à vouloir diriger eux-mêmes leurs bâtisses.