—La sincérité de Philibert Delorme ne lui a pas été profitable, répliqua le grand cousin.

—Soit; mais il a laissé un livre qui le fait estimer comme homme, indépendamment de son mérite comme architecte, trois cents ans après la publication, puisqu’il est daté de 1576; cet avantage se paye par quelques désagréments pendant la vie, car on ne sait gré aux gens de dire des vérités que quand ils ne sont plus là pour recevoir de l’opinion le prix de leur sincérité.

—Hum... alors il ne faut pas être surpris si peu de personnes osent énoncer ces vérités, et si les architectes,... puisqu’ils sont sur le tapis, préfèrent à cette gloire posthume, le calme et le bien-être que leur procurent, leur vie durant, des complaisances envers leur clients, dussent-elles donner à ceux-ci des regrets tardifs, ou leur occasionner des dépenses inutiles.

—Allons, allons, dit M. de Gandelau, vous n’êtes pas de ces architectes, vous qui parlez, et cependant vous avez encore une belle et bonne clientèle; je ne sais si dans trois siècles on parlera de vous, mais je sais qu’on vous estime aujourd’hui.

—Alors votre jugement de tout à l’heure n’est pas absolu?

—Non, certes...; l’esprit de conduite est pour beaucoup en tout ceci, et il y a manière de dire des vérités... Convenez cependant que vous avez manqué plus d’une affaire pour avoir été trop sincère à ses débuts?

—Sans nul doute; il est même à croire que si je n’avais pas été servi par certaines circonstances favorables qui m’ont mis en rapport avec des clients habitués à traiter de grandes affaires, avec des hommes à l’esprit trop élevé et sérieux pour s’occuper des détails de notre métier, je n’aurais pas grand’chose à faire. À un point de vue général, vous avez raison, et la plupart des personnes qui font bâtir redoutent de s’adresser à des architectes sachant bien leur métier, mais d’un caractère indépendant. Ce qu’elles cherchent (et en ceci les femmes ont une influence souvent fâcheuse), ce sont des médiocrités complaisantes, qui se prêtent à toutes leurs fantaisies, quitte à s’en repentir peu après.

—Vous nous attaquez à tort, reprit Mme de Gandelau, les femmes n’ont pas la prétention de se connaître en architecture, et elles ne demandent qu’un bon aménagement des intérieurs; ce qui est assez naturel, puisqu’elles ont la direction des affaires de la maison et que, plus que personne, elles souffrent des distributions incommodes ou mauvaises des habitations.

—D’accord; mais, d’une part, les maîtresses de maison demandant des distributions à leur convenance, souvent compliquées et exigeant des dispositions particulières; et de l’autre, les maîtres voulant des dehors qui présentent tel style ou tel aspect dont ils sont férus, il est difficile, sinon impossible, de concilier ces deux exigences qui, souvent, se contrarient; le malheureux architecte, désirant contenter tout le monde, accorder des volontés contradictoires, n’obtient rien de bon, et, l’œuvre achevée, chacun de son côté lui jette la pierre. Combien de fois n’ai-je pas été appelé pour réparer les bévues, les malfaçons qui étaient la conséquence de ces tiraillements et des complaisances funestes de l’architecte? On voulait bien me dire alors qu’on était désolé de ne m’avoir pas pris pour diriger l’entreprise. Il était un peu tard, et cet exemple ne servait pas à d’autres.

—Que faire? reprit Mme de Gandelau. Si les choses se passent ainsi que vous le dites, vous offrez à Paul une carrière qui me semble n’être qu’une impasse; et à moins qu’il n’obtienne des travaux du gouvernement...