Bien qu’à l’âge de Paul on ne soit pas facilement accessible aux sombres pensées, le pauvre garçon ne put, en face de cette solitude, retenir ses larmes. Il revoyait par la pensée ce chantier si animé un mois auparavant, les gars occupés à leur ouvrage. Tous étaient partis. L’âme de cette future maison qui représentait pour lui la joie de la famille venait de le quitter.

Malgré le froid, il s’assit sur une pierre, et, la tête dans ses mains, de tristes pensées l’assiégeaient. C’était la première douleur, le premier dur mécompte qu’il éprouvât; il lui semblait que tout était fini, qu’il n’y eût plus pour lui ni espoir, ni bonheur possible au monde.

Une main appuyée sur son épaule le fit tressaillir; il leva la tête, son père était derrière lui. Le premier mouvement de Paul fut de se jeter dans ses bras en sanglotant. «Voyons, Paul, mon enfant, calme-toi, lui dit M. de Gandelau. Nous vivons dans un temps d’épreuves; qui sait celles qui nous sont réservées? À peine si, pour nous, elles ont commencé. Pense donc combien il est en ce moment de douleurs en France! Que sont nos inquiétudes et nos chagrins auprès de ces angoisses? Réserve tes larmes, peut-être n’auras-tu que trop l’occasion d’en répandre. Il est toujours temps de se désoler. J’ai vu que tu te dirigeais de ce côté et je t’ai suivi, prévoyant ton chagrin... Mais qu’est cela? rien, ou bien peu de chose... Remets-toi courageusement au travail, seul, puisque notre ami a dû nous quitter pour remplir un devoir sacré. Il reviendra; tu as appris à l’aimer et à l’estimer davantage, montre-lui que tu es digne de l’affection qu’il t’a marquée, en lui remettant alors un travail sérieux.

«Certes, il serait touché de ton chagrin, où il entre pour une bonne part; sois assuré qu’il sera plus touché encore de voir que tu as scrupuleusement suivi ses dernières instructions, et que sa présence n’est pas le seul mobile qui te fasse aimer le travail.»

Le père et le fils regagnèrent la maison. Les conseils de M. de Gandelau, le soin qu’il mettait à faire entrevoir à Paul des temps meilleurs, avaient peu à peu rendu à celui-ci, sinon la gaieté, au moins le calme et le désir de bien faire. M. de Gandelau craignait surtout pour son fils le découragement, cette tristesse vague, inféconde, dont la jeunesse aime parfois à se nourrir et qui énerve les âmes les mieux douées.

Il entra donc dans la chambre de Paul, et prenant le Vitruve laissé sur la table, il se mit à le parcourir. M. de Gandelau savait beaucoup, quoiqu’il ne fît en aucune circonstance parade de ses connaissances. C’est un bien qu’il réservait pour lui. Familier avec les auteurs de l’antiquité, il pouvait lire, sinon expliquer en architecte dans toutes ses parties, le texte de Vitruve: «Tiens, dit-il à Paul, voilà un chapitre qui doit être intéressant et qui peut t’enseigner beaucoup de choses, c’est le chapitre VIII: de generibus structurae et earum qualitatibus, modis ac locis. Comment traduirais-tu ce titre?

Des genres de constructions, de leurs qualités suivant les usages et les localités, répondit Paul.

—Oui, c’est cela; mais en parcourant ce chapitre, je vois qu’il n’est question que de la maçonnerie; l’auteur, en se servant du mot structura, ne me paraît avoir voulu s’occuper que des constructions faites en briques ou en moellons. Il serait mieux, sans doute, de traduire ainsi: Des différents genres de maçonnerie, des propriétés de cette structure, en raison des usages et des circonstances locales.

«Eh bien, mets-toi à traduire ce huitième chapitre. Je vois que l’auteur a décrit les natures de maçonneries dont il recommande l’emploi en telle ou telle circonstance. Il faudra donc joindre des figures à ta traduction. Allons! bon courage et suppose que ton cousin est là tout prêt à rectifier tes erreurs.»

Paul se mit donc à la besogne, en essayant de rendre par des croquis chacune des descriptions de Vitruve. Il va sans dire que cela lui donnait beaucoup de peine; bien des mots lui étaient étrangers et le dictionnaire ne l’aidait que très incomplètement s’il s’agissait d’en connaître le sens exact. Cependant peu à peu ce travail l’attachait. Il cherchait, pour comprendre, à se rappeler des bâtisses qu’il avait vues; il se souvenait de quelques instructions données par le grand cousin; et, tant bien que mal, il mettait sur le papier, en regard de la traduction, des croquis passablement tracés, s’ils n’étaient pas la véritable expression de la description donnée par l’auteur.