—Diable, vous me faites là une question à laquelle il est difficile de répondre... Laissez-moi vous dire un apologue.

«Il y avait autrefois deux petits jumeaux qui se ressemblaient si bien que leur mère les confondait. Non seulement ils avaient les mêmes traits, la même taille, la même démarche, mais aussi les mêmes goûts et les mêmes aptitudes. Il fallait travailler de ses mains, car les parents étaient pauvres. Tous deux se firent maçons. Ils devinrent habiles, et ce qu’ils faisaient, chacun, était également bien. Le père, qui était un esprit étroit, pensa que ces quatre mains qui travaillaient aux mêmes ouvrages avec une égale perfection, produiraient davantage et mieux encore en divisant le travail par paires de mains. Donc, à l’une des paires il dit: «Vous, vous ne ferez que les travaux au-dessous du sol;» à l’autre: «Vous ne ferez que les travaux au-dessus du sol.» Les frères pensèrent que cela n’avait guère de sens, puisqu’ils s’aidaient aussi bien dans un cas que dans l’autre; mais comme ils étaient enfants soumis, ils obéirent. Seulement, ces ouvriers qui jusqu’alors étaient d’accord et se prêtaient un mutuel concours au bénéfice de l’ouvrage, ne cessèrent de se disputer depuis lors. Celui qui travaillait au-dessus des caves trouvait qu’on ne lui préparait pas convenablement ses fondements, et celui qui établissait ceux-ci prétendait qu’on ne tenait pas compte des conditions de leur structure. Si bien qu’ils se séparèrent, et chacun d’eux, ayant pris l’habitude de la spécialité qu’on lui avait imposée, demeura impropre à faire autre chose.

—Je crois saisir votre apologue, mais...

—Mais cela ne vous explique pas pourquoi on établit une différence entre un ingénieur et un architecte. De fait, un ingénieur habile peut être un bon architecte, comme un architecte savant doit être un bon ingénieur. Les ingénieurs font les ponts, les canaux, les travaux de ports, les endiguements, ce qui ne les empêche pas d’élever des phares, de bâtir des usines, des magasins et bien d’autres constructions. Les architectes devraient savoir faire toutes ces choses-là; ils les faisaient jadis, parce qu’alors les frères jumeaux n’étaient pas séparés, ou plutôt qu’ils ne faisaient qu’une seule et même personne. Mais depuis que cette unique individualité s’est divisée, les deux moitiés vont chacune de leur côté. Si les ingénieurs bâtissent un pont, les architectes disent qu’il est laid et ils n’ont pas toujours tort de le dire. Si les architectes élèvent un palais, les ingénieurs trouvent, non sans raison, que les matériaux y sont maladroitement employés, sans économie et sans une connaissance exacte de leurs propriétés de durée ou de résistance.

—Mais pourquoi les ingénieurs font-ils des ponts que les architectes ne trouvent pas beaux?

—Parce que la question d’art a été séparée de la question de science, de calcul, par ce père à l’esprit borné qui a cru que les deux choses ne pouvaient tenir dans un même cerveau. Aux architectes on a dit: «Vous serez artistes, ne voyez que la forme, ne vous occupez que de la forme;» aux ingénieurs on a dit: «Vous ne vous occuperez que de la science et de l’application scientifique; la forme ne vous regarde pas, laissez cela aux artistes qui rêvent les yeux ouverts et sont impropres à raisonner.»

«Ah! cela semble étrange à votre jeune esprit, je le vois bien. C’est tout simplement absurde, par cette raison que l’art de l’architecture n’est qu’une conséquence de l’art de construire, c’est-à-dire d’employer les matériaux suivant leurs qualités ou leurs propriétés, et que les formes d’architecture dérivent notoirement de ce judicieux emploi... Mais, mon jeune ami, en prenant de l’âge vous en verrez bien d’autres dans notre pauvre pays tout embourbé dans les routines... Psst! Coco en route! c’est tout plaine maintenant!»

On arriva bientôt à l’éclusage. Deux batardeaux, l’un en aval, l’autre en amont, barraient le cours d’eau; un gros siphon en fonte faisait passer le courant par-dessus les travailleurs occupés à fonder les murs (bajoyers) formant la chambre de l’écluse; Paul se fit expliquer la fonction de ce siphon, ce qu’il eut vite compris, puisqu’il en avait fait avec des tuyaux de plume et de la cire, et avait ainsi vidé des verres d’eau. Il n’avait jamais supposé que ce petit appareil hydraulique pût recevoir une si formidable application. Il vit comment se faisait le béton que l’on coulait sous les murs latéraux de la chambre, c’est-à-dire de l’espace compris entre les deux portes d’écluse. Un cheval tirait sur un grand levier de bois qui faisait mouvoir un arbre en fer pivotant dans un cylindre vertical, et qui, étant muni de palettes, mêlait la chaux éteinte avec le sable introduit au sommet de ce cylindre. Une vanne laissait, par le bas, s’échapper le mortier bien corroyé dans des brouettes que des hommes transportaient sur une aire de madriers où on le mêlait avec une quantité double de cailloux, au moyen de râteaux. Puis d’autres ouvriers transportaient le béton bien mélangé, jusqu’à une trémie qui le conduisait au fond de la fouille où d’autres ouvriers l’étalaient par couches et le pilonnaient à l’aide de dames de bois. Paul se fit expliquer également la disposition des portes, le radier, le busc ou seuil sur lequel devaient butter les vantaux busqués de l’écluse, c’est-à-dire présentant un angle obtus vers l’amont, pour résister à l’action du courant. Il vit l’atelier des charpentiers où l’on mettait les portes d’écluse sur épure. Tout en surveillant ses ouvrages et donnant ses ordres, M. Victorien expliquait à Paul la fonction de chaque partie du travail, et celui-ci prenait des notes et faisait des croquis sur son carnet, pour conserver le souvenir de ce qu’il entendait et voyait. Cette attention de Paul parut faire plaisir à M. Victorien. Aussi, quand on remonta en voiture pour rentrer à la ville, l’ingénieur ne manqua pas de compléter ses explications. Il lui décrivit les portes d’écluse des ports de mer, comment on en faisait actuellement qui avait jusqu’à trente mètres et plus d’ouverture, partie en fer, partie en bois, ou entièrement en fer, et promit de lui montrer, à la maison, les tracés de quelques-uns de ces éclusages. Les deux voyageurs en vinrent à parler des ponts et comment on parvenait à fonder leurs piles au milieu d’un courant.

M. Victorien lui fit comprendre comment, à l’aide des moyens fournis par l’industrie moderne, on arrivait à fonder des piles au milieu de fleuves larges, profonds et rapides, où, autrefois, on ne considérait pas cette opération comme praticable; comment on coulait des tubes en tôle jumeaux, verticalement, de façon que leur extrémité inférieure touchât le fond; comment, à l’aide de machines puissantes, on comprimait l’air dans ces énormes colonnes creuses, de manière à en chasser l’eau, et comment alors on établissait une maçonnerie remplissant ces cylindres, de telle sorte qu’on obtenait ainsi des piles parfaitement solides, stables, et pouvant résister à de fortes charges; que, la tôle devant se détruire à la longue, les colonnes de maçonnerie demeuraient intactes, ayant eu le temps de prendre une parfaite consistance.

Les explications de M. Victorien ouvraient ainsi à Paul un nouvel horizon d’études, et il se demandait s’il aurait jamais le temps d’apprendre toutes ces choses, car M. Victorien ne manquait pas de lui répéter à chaque instant qu’un architecte ne devait pas ignorer ces moyens de construction, parce qu’il pouvait se faire qu’il eût à les employer. Aussi paraissait-il préoccupé. M. Victorien s’en aperçut et lui dit: «Parlons d’autre chose, car il me semble que vous êtes un peu fatigué.