—Non point, reprit Paul, mais j’ai eu de la peine à mettre dans ma tête tout ce que mon cousin me disait, quand il s’agissait seulement de bâtir une maison, et je croyais que, quand j’aurais bien compris les choses diverses qu’il m’expliquait, j’aurais le résumé de tout ce que je devais apprendre, et voilà que je m’aperçois qu’il est bien d’autres choses relatives à la construction, qu’il est nécessaire de savoir, et... dame...
—Et cela vous inquiète, vous effraye... Prenez le temps, ne cherchez pas à comprendre tout à la fois: écoutez attentivement, voilà tout. Peu à peu cela se débrouillera dans votre esprit, se classera. Soyez tranquille,... les jeunes cerveaux sont composés d’une quantité de tiroirs vides. On ne doit demander à la jeunesse que de les ouvrir; chaque connaissance vient d’elle-même se classer dans celui qui lui convient. Plus tard, on n’a plus que la peine d’ouvrir le tiroir qui contient telle ou telle chose emmagasinée presque sans qu’on s’en doute; on la trouve intacte, propre à être employée à l’usage convenable. Seulement, il faut toujours tenir tous ses tiroirs ouverts à l’époque de la cueillette, époque qui est courte. Si on laisse fermés les tiroirs pendant la première jeunesse, c’est-à-dire de douze à vingt-cinq ans, plus tard, c’est une rude besogne que de les remplir, car les serrures sont rouillées; ou ils se sont remplis, on ne sait comment, d’un fatras inutile dont on n’a que faire.» Ainsi devisant, les deux voyageurs rentrèrent à la maison où Mme Victorien leur avait fait préparer un bon souper, égayé par la présence de deux bambins revenus de l’école, et qui furent bientôt au mieux avec Paul.
La journée suivante fut consacrée à voir l’entrepreneur de menuiserie, à lui expliquer les détails apportés et à préparer les marchés, ce à quoi M. Victorien aida quelque peu Paul. Cependant, celui-ci, bien stylé par son cousin, se tira de sa mission à son honneur, et il fut très flatté quand, au sortir de la conférence, l’entrepreneur ne l’appela plus que monsieur l’Inspecteur, en lui donnant toutes sortes d’explications techniques que Paul ne comprenait pas toujours, ce dont il se garda bien de rien laisser paraître, se réservant de demander à son cousin les éclaircissements qui lui faisaient défaut.
On alla voir le surlendemain matin quelques édifices curieux dans les environs, et le soir, à neuf heures, Paul rentrait au château, sa valise pleine de renseignements que M. Victorien lui avait donnés sur les ponts, les écluses, les matériaux du pays et leur emploi.
CHAPITRE XXVI
LA COUVERTURE ET LA PLOMBERIE
Bien qu’au mois de juin il fût possible de rentrer au lycée, à Paris, Mme de Gandelau insista pour que son fils restât l’été près d’elle. Elle craignait le typhus. Puis, on n’était pas sans inquiétudes sur la tranquillité de la grande ville, si cruellement éprouvée et ravagée. Un instituteur des environs, homme plus instruit que ne le sont en général ces modestes délégués de l’instruction publique, vint donc chaque jour donner une ou deux heures de leçons à Paul pour qu’il n’oubliât pas ce qu’il savait de latin, et le reste du temps fut consacré à la surveillance des travaux qui avançaient à vue d’œil. Les murs étaient élevés, les planchers posés, on commençait le levage de la charpente des combles; et s’il n’y avait plus autant de détails à donner aux ouvriers, la surveillance devait être plus minutieuse, d’autant que le grand cousin ne laissait rien passer et voulait qu’on lui rendît compte de chaque chose. Parfois, quand Paul revenait du chantier, le grand cousin lui demandait s’il avait vu telle ou telle partie; si Paul hésitait, il lui disait: «Eh bien! mon ami, il faut retourner voir cela et m’en rendre compte, non demain, mais tout de suite.» Et Paul enfourchait son poney. Aussi avait-il pris l’habitude, pour éviter ces allées et venues qui lui semblaient au moins monotones, de ne rentrer qu’après avoir examiné en détail tous les points qui pouvaient provoquer une question de la part du grand cousin. C’était surtout sur les chaînages que celui-ci avait fixé l’attention de Paul. Il lui demandait à plusieurs reprises comment les ancres étaient posées; et si les explications ne concordaient pas, il fallait retourner au chantier et ne pas le quitter que les choses ne fussent placées devant les yeux de l’inspecteur, ainsi qu’il avait été ordonné. D’ailleurs, les visites au chantier en compagnie de Paul avaient lieu trois fois par semaine, et, sur place, les instructions étaient données devant lui aux entrepreneurs. Le grand cousin avait toujours le soin de faire répéter ces instructions par son inspecteur, pour être assuré qu’elles étaient comprises.
Il fallut s’occuper des chéneaux, des écoulements des eaux pluviales et de la couverture.
«Les couvertures sont généralement assez mal faites dans les constructions de province, dit le grand cousin, et surtout les ouvrages de plomberie; aussi aurons-nous à prendre souci de cette partie importante de notre bâtisse, car une maison mal couverte est comme un homme incomplètement ou mal vêtu. L’un et l’autre contractent des maladies incurables. Ici nous n’avons pas de bons plombiers-couvreurs, il faudra se décider à en faire venir de Paris; cela nous coûtera un peu plus cher; mais, au fond, c’est une économie, car nous éviterons des réparations incessantes et des malfaçons irréparables. Nous adopterons la couverture en ardoises à crochets.
«On pose vulgairement l’ardoise sur de la volige de sapin ou de bois blanc, à l’aide de clous; mais pour enfoncer ces clous dans la volige, il faut percer l’ardoise de deux trous, puisqu’on maintient chacune d’elles avec deux clous. Sous l’effort du vent, les ardoises battent, élargissent les trous et finissent par échapper la tête de ces clous; alors elles tombent. Pour replacer une seule ardoise, il faut en enlever plusieurs, et la dernière doit nécessairement être percée de trous dans le pureau, c’est-à-dire sur la partie vue de l’ardoise. Avec les crochets, on évite ces inconvénients, et les réparations peuvent être faites par la première personne venue. Ces crochets sont fabriqués en cuivre rouge, ce qui permet de les ouvrir et de les fermer plus de vingt-cinq fois sans les casser. De plus, l’ardoise étant maintenue à sa pince, c’est-à-dire à sa partie inférieure, ne ballotte plus sous l’action du vent, et aucun effort ne la peut déranger. Dans le système ordinaire de couverture en ardoises, il y a, l’une sur l’autre, trois épaisseurs de chacune de ces lames. Le pureau étant de 0m,11c, les ardoises ont donc 0m,33c de longueur. Pour poser de l’ardoise à crochets, au lieu de volige, on cloue des lattes sur les chevrons, espacées de 0m,11c l’une de l’autre, d’axe en axe (fig. 60). Vous voyez ainsi en A la position des lattes et celle de chaque ardoise.