De tous temps la mine avait été en usage pour détruire des pans de murailles et faire brèche. Les mineurs, autant que le terrain le permettait toutefois, faisaient une tranchée en arrière du fossé, passaient au-dessous, arrivaient aux fondations, les sapaient et les étançonnaient au moyen de pièces de bois, puis ils mettaient le feu aux étançons, et la muraille tombait. L'assiégeant, pour se garantir contre ce travail souterrain, établissait ordinairement sur le revers du fossé des palissades ou une muraille continue, véritable chemin couvert qui protégeait les approches, et obligeait l'assaillant à commencer son trou de mine assez loin des fossés; puis, comme dernière ressource, il contre-minait, et cherchait à rencontrer la galerie de l'assaillant; il le repoussait, l'étouffait en jetant dans les galeries des fascines enflammées, et détruisait ses ouvrages. Il existe un curieux rapport du sénéchal de Carcassonne, Guillaume des Ormes, adressé à la reine Blanche, régente de France pendant l'absence de saint Louis, sur la levée du siége mis devant cette place par Trencavel en 1240 [143]. À cette époque la cité de Carcassonne n'était pas munie comme nous la voyons aujourd'hui [144]; elle ne se composait guère que de l'enceinte visigothe, réparée au XIIe siècle, avec une première enceinte ou lices, qui ne devait pas avoir une grande valeur (voy. fig. 9) et quelques ouvrages avancés (barbacanes). Le bulletin détaillé des opérations de l'attaque et de la défense de cette place, donné par le sénéchal Guillaume des Ormes, est en latin; en voici la traduction:
«À excellente et illustre dame Blanche, par la grâce de Dieu, reine des Français, Guillaume des Ormes, sénéchal de Carcassonne, son humble, dévoué et fidèle serviteur, salut.
Madame, que votre excellence apprenne par les présentes que la ville de Carcassonne a été assiégée par le soi-disant vicomte et ses complices, «le lundi 17 septembre 1240. Et aussitôt, nous qui étions dans la place, leur avons enlevé le bourg Graveillant, qui est en avant de la porte de Toulouse, et là, nous avons eu beaucoup de bois de charpente, qui nous a fait grand bien. Ledit bourg s'étendait depuis la barbacane de la cité jusqu'à l'angle de ladite place. Le même jour, les ennemis nous enlevèrent un moulin, à cause de la multitude de gens qu'ils avaient [144a]; ensuite Olivier de Termes, Bernard Hugon de Serre-Longue, Géraut d'Aniort, et ceux qui étaient avec eux se campèrent entre l'angle de la ville et l'eau [145], et, le jour même à l'aide des fossés qui se trouvaient là, et en rompant les chemins qui étaient entre eux et nous, ils s'enfermèrent pour que nous ne pussions aller à eux.
D'un autre côté, entre le pont et la barbacane du château, se logèrent Pierre de Fenouillet et Renaud du Puy, Guillaume Fort, Pierre de la Tour et beaucoup d'autres de Carcassonne. Aux deux endroits, ils avaient tant d'arbalétriers, que personne ne pouvait sortir de la ville.
Ensuite ils dressèrent un mangonneau contre notre barbacane; et nous, nous dressâmes aussitôt dans la barbacane une pierrière turque [146] très-bonne, qui lançait des projectiles vers ledit mangonneau et autour de lui; de sorte que, quand ils voulaient tirer contre nous, et qu'ils voyaient mouvoir la perche de notre pierrière, ils s'enfuyaient et abandonnaient entièrement leur mangonneau; et là ils firent des fossés et des palis. Nous aussi, chaque fois que nous faisions jouer la pierrière, nous nous retirions de ce lieu, parce que nous ne pouvions aller à eux, à cause des fossés, des carreaux et des puits qui se trouvaient là.
Ensuite, Madame, ils commencèrent une mine contre la barbacane de la porte Narbonnaise [147]; et nous aussitôt, ayant entendu leur travail souterrain, nous contre-minâmes, et nous fîmes dans l'intérieur de la barbacane, un grand et fort mur en pierres sèches, de manière que nous gardions bien la moitié de la barbacane, et alors, ils mirent le feu au trou qu'ils faisaient; de sorte que, les bois s'étant brûlés, une portion antérieure de la barbacane s'écroula.
Ils commencèrent à miner contre une autre tourelle des lices [148]; nous contre-minâmes, et nous parvînmes à nous emparer du trou de mine qu'ils avaient fait. Ils commencèrent ensuite une mine entre nous et un certain mur, et ils détruisirent deux créneaux des lices; mais nous fîmes là un bon et fort palis entre eux et nous.
Ils minèrent aussi l'angle de la place, vers la maison de l'évêque [149], et, à force de miner, ils vinrent, sous un certain mur sarrasin [150], jusqu'au mur des lices. Mais aussitôt que nous nous en aperçûmes, nous fîmes un bon et fort palis entre eux et nous, plus haut dans les lices, et nous contre-minâmes. Alors, ils mirent le feu à leur mine, et nous renversèrent à peu près une dizaine de brasses de nos créneaux. Mais aussitôt nous fîmes un bon et fort palis, et au-dessus nous fîmes une bonne bretèche [151] (10) avec de bonnes archières [152]: de sorte, qu'aucun d'eux n'osa approcher de nous dans cette partie.
Ils commencèrent aussi, Madame, une mine contre la barbacane de la porte de Rodez [153], et ils se tinrent en dessous, parce qu'ils voulaient arriver à notre mur [154], et ils firent, merveilleusement, une grande voie; mais, nous en étant aperçus, nous fîmes aussitôt, plus haut et plus bas, un grand et fort palis; nous contre-minâmes aussi, et les ayant rencontrés, nous leur enlevâmes leur trou de mine [155].
Sachez aussi, Madame, que depuis le commencement du siége, ils ne cessèrent pas de nous livrer des assauts; mais nous avions tant de bonnes arbalètes et de gens animés de bonne volonté à se défendre, que c'est en livrant leurs assauts qu'ils éprouvèrent les plus grandes pertes.