Ils louent dans un beau quartier un vaste local qu'ils ont soin de meubler avec un luxe propre à inspirer de la confiance aux plus défiants; leur caissier porte souvent un ruban rouge à sa boutonnière, et les allants et venants peuvent remarquer dans leurs bureaux des commis qui paraissent ne pas manquer de besogne, et des ballots de marchandises qui semblent prêts à être expédiés dans toutes les villes du monde.

Après quelques jours d'établissement, la maison adresse des lettres et des circulaires à tous ceux avec lesquels elle désire se mettre en relation. Jamais le nombre de ces lettres n'épouvante un de ces prétendus négociants. M. Roulin, notamment, mit le même jour six cents lettres à la poste.

En réponse aux offres de service du faiseur, on lui adresse des valeurs à recouvrer; à son tour aussi, il en envoie sur de bonnes maisons parmi lesquelles il glisse quelques billets de bricole, les bons font passer les mauvais, et comme ces derniers aussi bien que les premiers sont payés à l'échéance par des confrères, apostés ad hoc, des noms inconnus acquièrent bientôt une certaine valeur dans le monde commercial.

Le faiseur qui ne veut point paraître avoir besoin d'argent, ne demande point ses fonds de suite, il les laisse quelque temps entre les mains de ses correspondants.

Lorsque le faiseur a reçu une certaine quantité de valeurs, il les encaisse ou les négocie, et, en échange, il retourne des lettres de change tirées souvent sur des êtres imaginaires, des individus qui jamais n'ont entendu parler de lui, et des billets sans valeur.

L'unique industrie d'autres faiseurs qui ne sont pas encore arrivés à la hauteur de M. Roulin, est d'acheter des marchandises qu'ils ne payeront jamais, ceux-là s'associent trois ou quatre, placent quelques fonds chez un banquier, et fondent plusieurs maisons de commerce sous diverses raison sociales. L'une sera la maison Pierre et compagnie; l'autre, la maison Jacques et compagnie, et ainsi de suite; de sorte qu'il en existe bientôt sur la place quatre ou cinq qui agissent de concert, et se renseignent l'une et l'autre.

Lorsqu'ils ne peuvent plus marcher, les plus adroits déposent leur bilan et s'arrangent avec leurs créanciers, qui souvent s'estiment très-heureux de recevoir dix ou quinze pour cent; les autres disparaissent en laissant la clé sur la porte d'un appartement vide.

Vous nommer toutes les sociétés en commandites qui sont mortes entre les mains de cet individu, continua de Pourrières en montrant à Salvador et à Roman un homme gros et court, à la physionomie joyeuse, qui cachait sous des besicles d'or, des petits yeux clignotants, et qu'il était facile de reconnaître pour un enfant d'Israël, ce serait vouloir faire une chose impossible; cet homme aurait inventé la commandite si elle n'avait pas existé; entre ses mains l'actionnaire devient une pâte molle qu'il pétrit à son gré, à laquelle il fait prendre toutes les formes et toutes les couleurs; cet homme est un grand génie, il a inventé les intérêts garantis, les primes mirobolantes et les dividendes prélevés sur le capital. Il a tout exploité, mines de houille, mines de fer, d'or et d'argent, bitumes de toutes les espèces et de toutes les couleurs; chemins de fer et bateaux remorqueurs; journaux catholiques, politiques, commerciaux, artistiques, littéraires, des femmes et de la jeunesse: la caisse de chacune des entreprises n'est que rarement ouverte pour payer les intérêts et les dividendes échus; mais en revanche, le caissier est toujours à son poste lorsqu'il s'agit de recevoir les fonds des nouveaux actionnaires; les bénéfices d'une affaire servent à réparer les pertes de l'autre; lorsque toutes les caisses sont vides, ce qui arrive plus souvent que ne le voudrait cet honnête industriel; des annonces, et qu'elles annonces! sont lancées dans tous les journaux, et de tous les coins de la France surgissent de nouveaux actionnaires empressés de prendre leur place au banquet de la commandite; somme toute, cet homme est un très-grand homme.

Tout ceux qui devaient prendre part au festin étaient arrivés; de Pourrières allait faire connaître à ses amis un petit vieillard assez pauvrement vêtu, que tout le monde saluait avec les marques du plus profond respect; lorsque le vicomte de Lussan s'approcha de lui:

—Je crois, dit-il, après avoir salué Salvador et Roman, que tous vos convives sont arrivés; ne ferions-nous pas bien en attendant les dames, qui sans doute ne se feront pas attendre longtemps, de passer dans un petit salon dans lequel nous trouverons, à ce que vient de m'assurer Lemardelay, toutes les liqueurs apéritives possibles.