—C'est une excellente idée que vous avez là, monsieur le vicomte, répondit le marquis.

Toute la compagnie, conduite par de Pourrières, entra dans un petit salon, voisin de celui où avait été dressé le couvert. Sur une table ronde d'acajou, on avait placé plusieurs flacons et des verres à pattes en cristal taillé; l'absinthe aux reflets d'émeraude, le vermout, le stougthon-madère, furent servis aux convives avec une généreuse profusion.

Les femmes arrivèrent.

La première se nommait Mina, c'était une belle et forte femme, ses cheveux noirs et luisants, se déroulaient en longs anneaux sur des épaules d'une blancheur éblouissante, ses grands yeux noirs brillaient d'un vif éclat, ses lèvres un peu épaisses peut-être, mais d'un rouge aussi vif que celui d'une grenade, laissaient apercevoir des dents blanches et bien rangées; bien que cette femme fût douée d'une taille élevée, tous ses mouvements étaient souples et harmonieux et elle avait adopté des ajustements qui ajoutaient de nouveaux charmes à sa merveilleuse beauté. Un robe de pou-de-soie cerise garnie de dentelles en points d'Angleterre, emprisonnait des formes aussi pures que celles de la Diane chasseresse, ses cheveux étaient tenus par un cercle d'or, et un collier formé d'une magnifique opale et d'un triple rang de perles de moyenne grosseur, ornait son cou dont les muscles saillants annonçaient une grande force.

Elle était accompagnée d'une femme qui formait avec elle le plus parfait contraste, celle-ci qui se faisait appeler Félicité Beaupertuis, était aussi frêle, aussi mignonne que son amie était forte et puissante; envisagés séparément, ses traits n'étaient pas irréprochables; mais ils composaient un ensemble qui plaisait au premier coup d'œil. L'expression sereine de sa physionomie, la placidité de ses regards indiquaient un excellent naturel, ses mains et ses pieds étaient d'une élégance et d'une petitesse vraiment remarquables; son costume était simple, mais élégant; Mina était admirable, Félicité était jolie; laissons à nos lectrices le soin de décider de la valeur respective de ces deux éminentes qualités.

L'entrée de ces deux femmes dans le petit salon où se trouvaient réunis les convives de Pourrières, fut saluée par d'unanimes acclamations. Tous, jeunes et vieux, s'empressaient autour d'elles, et elles recevaient les hommages avec autant d'aisance qu'une belle reine reçoit ceux de ses plus dévoués courtisans; cependant une légère rougeur venait animer les joues un peu pâles de Félicité. Lorsque l'admiration qu'on lui témoignait s'exprimait en termes trop énergiques.

—Voilà, dit Salvador à de Pourrières, une petite personne très-séduisante.

—N'est-ce pas? répondit-il, eh bien, cette jeune fille est aussi bonne quelle est jolie, et peut-être que si elle s'était trouvée placée dans d'autres circonstances, elle serait l'ornement des salons du meilleur monde..... Mais quelle est la nouvelle divinité qui nous arrive? eh! parbleu, c'est la danseuse de monsieur le vicomte de Lussan.

Le vicomte en effet était allé au-devant d'une jeune femme d'une parfaite beauté; ses traits fatigués, le léger cercle noir qui entourait ses yeux bruns, la nonchalance des habitudes de son corps, la faisaient ressembler à un beau lis qui s'incline vers la terre après avoir supporté longtemps les efforts de l'orage.

D'autre femmes suivirent, toutes jeunes, jolies et richement parées; chacune en entrant, était abordée par ceux de convives qu'elle connaissait. Une seule demeurait solitaire dans le coin le plus obscur du salon sans que personne songeât à s'occuper d'elle; cette femme, il est vrai, était vieille, laide, et plus que modestement vêtue; l'isolement dans lequel on la laissait, paraissait contrarier beaucoup le petit vieillard dont de Pourrières allait parler à ses deux amis lorsque de Lussan l'avait abordé; il se remuait en tous sens, il ôtait et remettait le tricorne qui se balançait sur son chef dénudé.